Le canal de la Voûte

 

allant de Ganzeville à l’abbaye de Fécamp

 

C'est dans le canal de la Voûte, parallèle à la rivière de la Ganzeville à Fécamp, à hauteur des jardins familiaux, que le petit corps de la victime a été découvert. (Photo Suzelle Gaube/PN) C'est dans le canal de la Voûte, parallèle à la rivière de la Ganzeville à Fécamp, à hauteur des jardins familiaux, que le petit corps de la victime a été découvert. (Photo Suzelle Gaube/PN) C'est dans le canal de la Voûte, parallèle à la rivière de la Ganzeville à Fécamp, à hauteur des jardins familiaux, que le petit corps de la victime a été découvert. (Photo Suzelle Gaube/PN)

Les origines du canal, aux temps des ducs de Normandie.

Le cours d’eau aurait été créé du temps du duc Richard II, entre 998 et 1026, pour alimenter le monastère. Certains auteurs évoquent que, lors de la construction des bâtiments claustraux au XIème siècle, l’on remarqua que l’eau manquait à proximité immédiate.

Mais, selon Auguste Guilmeth – Description géographique historique monumentale et statistique des arrondissements du Havre, Yvetot et Neufchatel 1838 – ce fut probablement pour remplir les fossés qui défendaient les approches de son palais que Guillaume Longue Epée (927-942) détourna un bras de la rivière de Ganzeville, lequel aurait été plus tard prolongé jusque dans l’abbaye par le duc Richard II.

 

Les motifs de la création du canal

Les motifs possibles sont nombreux :

Alimenter les fossés défensifs de l’abbaye

 

Alimenter en eau le monastère

Voir le rite du lavement des mains

Mais l’eau de la Voûte, sans doute potable à l’origine, allait rapidement , compte tenu des usages très variés des riverains situés en amont, devenir impropre à la consommation, d’où la création d’une autre canalisation allant de la source Gohier située au Nid de Verdier jusqu’à la cour de la Fontaine au sein de l’abbaye [1] .

 

Au final, la Voûte allait surtout alimenter les jardins de l’abbaye.

La description des jardins faite en 1792 au moment de la vente des biens nationaux, était la suivante : 3 grands jardins dont un en terrasse, 13 autres jardins de 50 pieds de long et 48 de large, tous clos de murs séparément, ayant chacun leurs pavillons, cabinet et serre, et un bassin d'eau pour les arroser, avec deux grands vergers plantés d'arbres fruitiers de toutes espèces , et enclos par des nappes d'eau, à la suite desquelles est une cascade, et deux canaux qui tombent dans un étang de 250 pieds de long sur 30 de large.

Au-delà de cette description, il est difficile aujourd’hui de retrouver le tracé exact des circuits d’eau dans les jardins du monastère, Léon Dufour dans son exposé de 1923 y ayant renoncé…

 

Enfin, la Voûte desservait des moulins et des fabriques : en réalité, ces installations se sont greffés sur le trajet du canal qui leur procurait une force motrice nécessaire à leurs activités. Voir ci-après -

 

Les origines du nom

Le nom vint de ce que le canal s’introduisait dans le monastère sous un voûtement ; étant à l’air libre depuis Ganzeville, il rentre dans l’enceinte sous une voûte en traversant l’abbatiale puis les cours et batiments monastiques, pour réapparaitre au-dessus des jardins et les desservir à partir d’une cascade . L’usage du nom, correspondant à l’origine à la partie couverte du canal, s’est donc avec le temps étendu à l’ensemble du cours ; le rappel de la cascade se retrouve seulement dans le nom de la rue dite « de la cascade » et puis dans la chute d’eau existant désormais dans l’ancienne usine électrique Legros.

 

Les propriétaires successifs

L’abbaye de Fécamp en était propriétaire depuis l’origine jusqu’à la Révolution

Au tout début, on parle d’une autorisation donnée à l’abbé de Fécamp par le seigneur de Ganzeville pour effectuer la prise d’eau ; par la suite, on parle tout de même d’un achat de prise d’eau fait en 1464 auprès du seigneur de Ganzeville ; la convention est acquise après l’intervention de l’Echiquier de Normandie

Leplay – vente de biens nationaux - adjudication du 20 septembre 1792 ; la vente inclus le canal de la Voûte dans les termes suivants : « ….. » [2] .

 

Cavé – actes du 14 décembre 1810 (1/3) et du 30 juillet 1814 (2/3)

Duglé – acte du 28 février 1851

Legros – actes des 20, 29 mars et 29 septembre 1895

Tous ces actes reprennent le principe de la vente du canal dans les termes employés par l’adjudication de 1792

Ville de Fécamp – acte de Me HDF du 27 août 1964

 

Domaine public ? Le cadastre l’appréhende au même titre que les voiries publiques

Droits des riverains ?

A qui incombe désormais l’entretien ?

 

Les règlements applicables

Ordonnance du 17 ou 27 juillet 1821

Arrêté royal du 13 juillet 1841

Ordonnance du 11 septembre 1842

Arrêté préfectoral du 9 novembre 1854

Arrêté préfectoral du 2 septembre 1865

Arrêté préfectoral du 29 décembre 1874

Règlement de police du 23 novembre 1878

Arrêté préfectoral du 30 septembre 1892

 

Les activités exercées : les usines – scieries, filatures - les moulins – à blé, à l’huile –

La scierie Dupray

La scierie Cavé

Le moulin à blé Duglé

La filature de coton Smet

La scierie Couillard

La station centrale d’électricité – voir note sur les applications de l’énergie électrique à Fécamp par M René Legrox dans l’association Normande session de juin 1907 tenue à Fécamp bulletin 1908 pages 266 à 281 – La voûte y fait une chute de six mètres …

 

Les procédures

L’intervention de l’Echiquier de Normandie en 1459 et 1464

Contentieux avec Jacques de Rouville , seigneur de Ganzeville

Des difficultés survinrent par la suite concernant la hauteur de l’eau ou son débit, avec soit le manque d’eau pour faire tourner les moulins soit au contraire les inondations des prairies, puis il y eut la qualité de l’eau et enfin la nécessité d’entretien du canal.

Cour d’Appel de Rouen du 29 février 1956

Cour de Cassation du 30 juin 1959

 

Les rapports : Les rapports furent nombreux car les difficultés rencontrées étaient finalement difficile à résoudre : le rapport Panielo de 1815, Germain de 1834, xx de xx ; de Me Duhorney avoué de 1836 …

 

Les modifications de tracé

-        Le prolongement de la nef de l’église sous l’abbatiat de Raoul d’Argences :

-        Les cordons de raccordement avec la rivière, pour éviter les inondations de la vallée

-        Le percement de la route de Rouen vers 1760 ; au niveau de la propriété Gayant, le tracé du cours d’eau est déplacé vers le sud pour éviter la construction de deux ponts

-        Le cours d’eau passant sous l’abbatiale à la hauteur des premières travées de la nef, provoquait des infiltrations dans la maçonnerie ; en 1821, le tracé est modifié et ira contourner le monument par le sud et l’ouest sous le parvis.

-        Le percement de la rue de l’inondation, ouverte suite à l’inondation du bail en 1842

-        Le passage du chemin de fer – le siphon créé en 1854 –

 

Le volume

En principe la moitié du débit de la rivière de Ganzeville

Arrêté préfectoral du 27 février 1808 concernant l’irrigation des prairies qui bordent la rivière de Ganzeville – suite aux réclamations de la dame Riout domiciliée à Fécamp propriétaire dans cette ville d’une filature hydraulique établie sur la rivière de Ganzeville ; « Il demeure constant que l’emploi de ces eaux pendant 24 heures chaque semaine était suffisant pour l’irrigation des prés ; il est indisopensable de concilier par un règlement invariable, les intérêts de l’agriculture avec ceux de l’industrie manufacturière qui commence à faire des progrès dans la ville de Fécamp ;

On note un débit de un pied cube en 1816

Voir ordonnance royale du 13 juillet 1841 portant règlement pour le partage des eaux entre la rivière de Ganzeville et le canal de la Voute appartenant aux sieurs Cavé frères et consorts

Selon Alfred Daviel – traité de la législation et de la pratique des cours d’eau 1845 -  la dérivation de la Voute qui donnait de l’eau aux usines et au jardin du monastère était devenue le bras principal de la rivière de Ganzeville : la Cour de Rouen en 1838-1840 lui attribue plus des quatre cinquièmes de la rivière.

 

L’aspect environnemental

Les difficultés d’entretien du canal vinrent au fur et à mesure

Le recouvrement de certains tronçons par soucis sanitaire

Le déversement des eaux usées

 

D’autres canaux similaires : Ils sont nombreux, l’alimentation en eau constituant une nécessité pour les monastères puis pour les différentes cités ou bourgades :

-        Une canalisation voûtée à l'abbaye de Saint Bénigne de Dijon du temps de Guillaume de Volpiano, avec prise d’eau sur la rivière Renne (ou Raisne) pour semble-t-il desservir des latrines …

-        Le canal sur la Muance à Argences (Calvados) une dépendance de l’abbaye de Fécamp pour alimenter des moulins,

-        La Cent-Fons, un canal de 11 km creusé par les moines de 1210 à 1220, afin d’amener de l’eau jusqu’à l’abbaye de Citeaux (Côte d’Or) ; un pont-aqueduc des Arvaux permet même au canal de passer au-dessus de la Varaude.

-        Le canal des Chartreux construit au 15ème siècle par les moines de la Chartreuse du Glandier sur la commune de Beyssac (Corrèze)

-        Le canal des Moines à l’abbaye d’Obazine (Corrèze)

-        Le canal de Bohère dessert l’abbaye Saint-Michel de Cuxa (Pyrénées Orientales)

 

Jacques Le Maho ajoute à cette liste :

-        Le détournement sur Rouen du ruisseau le Robec sous Richard Ier – fin du Xème siècle

-        Le canal navigable de Caen sous Guillaume le Conquérant

-        La dérivation de l’Iton vers Verneuil et Breteuil sous Henri Ier Beauclerc

-        Le canal de Torksey à Lincoln - Angleterre

-        Le détournement des eaux de la Scie à Longueville pour la desserte du prieuré Sainte-Foy.

 

Concernant l’alimentation des villes en eau potable au moyen d’aqueducs souterrains, il faut voir localement, outre le Robec ci-dessus :

-        l’aqueduc Toustain allant de Saint-Aubin à Dieppe, créé en 1535-1558, desservant la fontaine d’Isaac de Caus,

-        l’aqueduc Bigot allant de Grainval à Fécamp, créé en 1844.

 

Concluons par une anecdote, ou plutôt un exploit [3] , remontant en l’an 1436 : Fécamp était alors assiégé depuis le 7 septembre par les 2 000 soldats anglais du duc d’York ; le 16 octobre, le capitaine Robert d’Estouteville avec sa compagnie de chevaliers, d’écuyers et gens de guerre parvint à libérer la place de la façon suivante : « il y a un petit ruisseau qui court par dedans ladite place et à l’endroit où l’eau court par sous une voûte, dessous les murs en laquelle avait une grille de fer, laquelle a très grande peine et diligence trouvèrent manière de rompre et par sous ycelle voute, entrèrent grande partie d’iceult et comme gens de grand hardiment vinrent à la porte partie d’entre eux et les autres à la porte de l’abbaye, et levèrent leur cri en tenant les manières convenables à leur entreprise et ainsi par grand vaillance et bonne entreprise fut la place gagnée… » (sources : Daniel Banse et Alexandre Constantin)

 

                                                                                                               YDF

 

Publications antérieures :

-           Alexandre Constantin « La Voûte » dans le bulletin des Amis du Vieux Fécamp année 1922 pages 12 à 17

-           Léon Dufour « Les eaux et les fontaines de Fécamp » dans le bulletin des Amis du Vieux Fécamp année 1923 pages 9 à 39

-           Jacques le Maho « la canalisation de la voûte, un grand chantier fécampois vers l’an mil » dans les annales du patrimoine de Fécamp numéro 6 année 1999

 

Notes :



[1]   La fontaine Gohier a été créée en 1290 sous l’abbé Guillaume de Putot, puis rétablie vers 1510 sous l’abbé Boyer, rétablie à nouveau au début du 19ème siècle ; en 1830, elle alimentait un lavoir situé à l’angle de la rue de la Fontaine ; les canalisations étaient initialement semble-t-il en plomb puis en poterie, enfin en maçonnerie ; les canaux se rompirent entre 1879 et 1886 ; il fallut les rétablir à nouveau pour que les eaux servent à alimenter un château d’eau .

Voir de Thérèse Marie Dubois-Hébert «La Fontaine Gohier » dans les annales du Patrimoine de Fécamp numéro 17 année 2010.

[2]  Concernant la fontaine et la canalisation Gohier, les adjudicataires des bâtiments abbatiaux devaient en assurer l’entretien et la réparation ; cependant la Ville se réservait le droit au partage des eaux sous la seule condition de contribuer par moitié à l’entretien des canaux ; par la suite, la Ville fit l’acquisition des installations auprès des époux Jobbé par deux actes de 1841 et 1842 (voir Léon Dufour 1923).

[3]  Un autre exploit similaire fut celui du capitaine Bois-Rosé qui en 1595 ? libéra le fort Baudouin en escaladant la falaise du cap Fagnet (sources Léon Fallue et Amédée Héllot)