Les polders de la baie de Mont Saint-Michel

 

L’histoire de la baie du Mont Saint-Michel est mouvante, tout autant que les sables qui la composent et le Couesnon qui s’y jette ; les forces en présence s’y opposent, d’abord la mer, se soulevant à chaque marée et parfois se déchainant, et puis l’homme, voulant toujours repousser les limites de ses territoires, par nécessité agricole mais aussi pour marquer sa présence, par esprit de conquête …

Les polders sont des étendues artificielles de terres gagnées sur l'eau, dont le niveau est le plus souvent inférieur à celui de la mer, à partir soit de marais, soit de zones littorales – rivages, lais ou relais de mer – ou bien d’embouchures de cours d’eau. Le mot « polder » est d’origine hollandaise et veut littéralement dire « terre endiguée ».

 

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L’histoire de la baie avant les polders

 

Les voies romaines

Des voies romaines manifestement existaient au travers de la baie ; elles constituent d’ailleurs une preuve formelle de la montée des eaux et/ou de l’affaissement des terres.

Au XIème siècle, Guillaume de Normandie, dit le Conquérant passa par la baie du Mont Saint-Michel avec son armée, en se rendant de Bayeux vers Dol et Dinan ; le fait est attesté par la tapisserie de Bayeux ; la route traversait la baie entre Saint Paer et Feins.

 

La forêt de Scissy est mythique ; elle aurait existé dans la baie du Mont-Saint-Michel avant sa destruction et son engloutissement par les eaux du fait de l'hypothétique raz de marée de mars 709 [1] .

Cet évènement correspondait à la fondation de l’abbaye du Mont Saint Michel ; des religieux qui firent un voyage au Mont-Gargan, eurent la surprise à leur retour de trouver la mer où ils avaient laissé la terre, et des sables mouvants à la place de la forêt ...

L’élément probant de l’existence d’une forêt sous-marine est la présence dans les couches de tourbes des marais de troncs d'arbres couchés, dénommés coërons ou bourbans ; de nombreux troncs d’arbres furent ainsi découverts dans le sous-sol en 1881. Mais ne s’agissait-il que de quelques bois ou bien d’une vaste forêt !

 

La forêt de Scissy a suscité des débats passionnés au 19e siècle ; les prises de position les plus marquantes avaient été celles de :

·      L'abbé Manet (1829) croyait à une montée progressive de la mer (6e et 8e siècles) incluant un raz de marée dévastateur en 709 ; en fait, sa thèse reposerait sur une interprétation erronée de deux manuscrits de l'abbaye (9e et 12e siècles).

·      Laisné (1865) démontra que la mer avait envahi la baie bien avant le 8e siècle et que les changements constatés en 710 par les moines, de retour après une absence d'un an, tenaient non pas à la destruction d'une forêt autour du Mont, mais au défrichement de l'îlot rocheux survenu entre-temps.

·      Le chanoine Pigeon (1888) établit qu'à la suite d'un lent envahissement, la partie occidentale de la baie était déjà largement envahie par la mer au début du 6e siècle, époque à laquelle, sur les rivages méridionaux de la baie, subsistait une forêt (dénommée Quokelunde au 12e siècle). Cet auteur démontra que la forêt de Scissy était le fruit de dérives successives dont celle due à l'abbé Rouault (1734), l'inventeur du nom de la forêt.

·      Quénault (1865, 1869), en se basant sur une carte prétendument ancienne, repoussera les limites de la forêt de Scissy jusqu'à Jersey. Pigeon (1891) démontra que cette carte était un faux (Nédélec, 1984).

·      Pour le vicomte de Potiche (1887), après un lent envahissement par la mer commencé au 3e siècle, la formation de la baie et la disparition de la forêt se seraient produites aux 5e et 6e siècles

·      Voir également Phlipponeau 1956, et Visset 1998.

 

Le raz de marée

Un an après la fondation du Mont Saint-Michel, un raz de marée serait survenu dans la baie …

Le mythe du raz-de-marée de mars 709 provient d’un développement de l'abbé François Manet (1764-1844) dans « De l'état ancien et de l'état actuel de la baie du Mont-Saint-Michel et de Cancale, des marais de Dol et de Châteauneuf » aux éditions Everat à Paris en 1839. Selon lui, un cataclysme se serait produit en baie du Mont-Saint-Michel et en baie de Saint-Malo au mois de mars 709. Ce cataclysme, conjonction d'une tempête, de grandes marées et d'un séisme, aurait provoqué en quelques heures l'inondation permanente de la baie du Mont Saint-Michel, qui était antérieurement occupée par plusieurs villages ainsi que de forêts.

Dès 1882, Alexandre Chèvremont dans « Les Mouvements du Sol sur les côtes occidentales de la France dans le golfe Normand-Breton » contredit la thèse précédente, critique les sources et soutient que s'il y a bien eu transgression marine, celle-ci ne se serait faite que lentement, l'étude des sols démontrant qu'il n'y aurait jamais eu de raz-de-marée.

D'après Maurice Cossmann, le séisme de mars 709 est le plus ancien dont nous ayons la certitude en Normandie. D'intensité inconnue, son épicentre serait situé près de Jersey. Il aurait concerné toute la baie du Mont-Saint-Michel, la presqu'île du Cotentin ainsi que les îles Anglo-Normandes.

De son côté, le Bureau des Recherches Géologiques et Minières, établissement public dépendant du Ministère de l'Écologie, ne retient aucun événement en 709 dans la zone de la baie du Mont Saint Michel.

L’abbé Manet mentionna d'autres séismes importants, notamment celui de 1427 qui détruisit en Bretagne une partie de Nantes et engloutit 13 villages des environs de Dol-de-Bretagne ...

 

Les activités humaines dans la baie

 

L’élevage du mouton

Cet élevage permet de maintenir et entretenir de vastes étendues de prairies recouvertes par la mer, mais de façon irrégulière, dénommées herbus ou prés salés ou encore marais salés. Le substrat de ce type de marais est la tangue composée de vases et de sables très fins, riches en calcaire. Ces zones de pâturage sont quadrillées par des chenaux de drainage, appelés localement « criches », qui forment clôture aux animaux .

Le mouton des prés-salés est réputé pour ses qualités gustatives …

 

La pêche à pied

La pêche à pied est un type de pêche qui se pratique sur les grèves en bord de mer, principalement à marée basse ou en eau peu profonde. Elle consiste en la capture, à la main ou à l'aide d'outils, de crustacés ou de mollusques, destinés à la consommation humaine.

Les méthodes les plus courantes sont l’utilisation d’outils de type râteau ou pelle pour déterrer les coquillages enfouis durant la marée haute (coques, palourdes, couteaux). Pour pêcher les crevettes, le pêcheur ira dans l'eau, au flot, en utilisant une épuisette ou un « pousseux » .

Les grandes marées sont très favorables à cette activité, les zones à marée basse étant alors plus rarement découvertes.

 

Le MONT SAINT MICHEL 50 - Pêcheurs Des Grèves Et Coquetières - Pêche à Pied - Le Mont Saint Michel

 

Les pêcheries

Les pêcheries dans la baie du Mont-Saint-Michel sont très anciennes, surtout au nord-est de la Baie dans le secteur de Saint-Jean-le-Thomas et Champeaux. ; elles apparaissent également très tôt sur la butte de Lillemer et dans son marais .

Les pêcheries étaient alors des installations provisoires ou fixes, soit des pièges à poissons composés de filets étendus sur des piquets de bois, soit des écluses à poissons constituées de longs murets en forme d’entonnoir, faits de pierre sèche ou de bois entrelacés, en fascines, dénommés clayes .

Au cours du Moyen-Age, le comte de Combourg possèdait à Roz-sur-Couesnon "le manoir et vieil emplacement du chasteau de Gaugray, estang, moulins à eau et à vent, avec des bois taillifs et de haute futaie, contenant 30 journaux de terre, joignant au grand chemin Nantois ; des garennes, grèves et salines estant sur le rivage de la mer, pescheries, marais, etc ..; droit de pescheries sur les grèves de la mer depuis Beauregard sous Pontorson jusques à Lislemer (sic) et d'y tenir pentières aux oiseaux de mer, lesdites pescheries, grèves et pentières prohibitives à tous autres" (Déclaration de Combourg en 1682). Les seigneurs du littoral accordaient alors couramment aux pêcheurs des concessions d’une partie de grève, moyennant rentes, mais plus tard, le pouvoir royal s’affermissant, les frontières des mers furent considérées comme un espace du domaine royal ; les concessions ne furent accordées que rarement ; on disait alors qu’elles concurrençaient trop les autres pêches et étaient dangereuses pour la navigation ; s’il fallait leur être favorable, on disait qu’elles venaient compenser les crises économiques quand celles-ci survenaient sur les autres activités (salines, vignes, blé …)

La Révolution de 1789 apporte une plus grande liberté d’installation mais aussi des conflits de compétence entre les administrations (Marine, Ponts et Chaussées, Municipalités …). On a parlé alors de la « bataille des pêcheries » avec des pétitions, des blocages, des révoltes et des procès …  

Les pêcheries seront par la suite plus strictement encadrées, par un décret du 4 juillet 1853 portant règlement de la pêche maritime côtière, qui interdit les constructions en dur ; la première guerre mondiale interrompt toute activité ; un arrêté ministériel du 24 mai 1965 interdit toute création et renouvellement de pêcherie ou d’écluses à poissons en bois ou en pierre ainsi que tout transfert de ces mêmes pêcheries ou écluses soit entre vifs soit par décès ; un décret du 25 janvier 1990 confirme l’interdiction.

Pour peut-être compenser la disparition des pêcheries, l’élevage des huitres apparait dans la baie vers 1906 [2] , puis l’élevage des moules vers 1954 [3] .

 

Baie Du Mont Saint Michel Pêcheurs Des Grèves édit.ND N° 76 Pêche à La Crevette - Le Mont Saint Michel

 

Les salines

Entre le Xème et le XIIème puis au cours des siècles suivants, la baie voit l’implantation de salines s’accroitre. Le sel est essentiel pour la pêche lointaine, pour la conservation des aliments.

Il existait deux techniques d’extraction du sel. La plus ancienne dite du briquetage consistait à obtenir une saumure très concentrée, pour être ensuite cristallisée par chauffage et évaporation du surplus d’ eau, de façon à obtenir un pain de sel d’ environ 3 kg. Le moule contenant ce pain était ensuite brisé pour récupérer le sel.

La technique dite de lavage ou lessivage des sables consistait quant à elle à recueillir le sable salé des grèves ou sablons. On s’installait alors dans les parties sablonneuses de la grève.  Le sable était disposé dans des caisses, en couches recouvertes de paille. Puis il était ensuite lessivé par l’ eau de mer qui filtrée par le sable, devenait une liqueur saline très concentrée. On la faisait évaporer dans de petits bassins en plomb, en les chauffant au bois. La masse saline obtenue était mise dans des paniers suspendus au-dessus des fours. Le sel obtenu était très blanc, de consistance neigeuse. Après l’opération de lavage, les sables constituent des amas considérables que l’on désigne sous le nom de « mondrins ».

 Les salines se développent surtout en Normandie; avant la Révolution, il existait dans l’arrondissement d’Avranches 229 salines en 7 havres ou 7 ports différents. La Bretagne, contrairement à la Normandie était exempte de gabelle ; les salines se situaient seulement à Roz sur Couesnon, le sel breton venant surtout de la région de Guérande. Entre la baie du Mont et la capitale bretonne, il existait une route du sel.

Avec les réformes révolutionnaires, la gabelle disparait ainsi que la plupart des barrières douanières ; les sels bretons et normands vont perdre de l’intérêt par rapport à ceux en provenance du sud de la France ou bien de la péninsule ibérique.

 

L’exploitation de la tangue :

La tangue ou sablon est un sédiment qui se dépose dans les zones de vasières littorales recouvertes par les hautes marées des côtes de la Manche et qui est formé d'une fraction sableuse principalement à base de débris coquilliers calcaires et d'une fraction vaseuse de limons et d'argiles, comprenant environ 50 % de carbonate. La tangue de la baie du Mont Saint-Michel était traditionnellement exploitée comme amendement agricole. On y venait de loin pour s’en procurer. Les tanguières sont les zones d’extraction, par exemple la tanguière de Moidrey qui resta en activité pendant tout le 19ème siècle et dont le revenu annuel pouvait être de l’ordre de 60 000 francs [4] .

 

L’exploitation de la tourbe

La tourbe a été un moment exploitée pour servir de combustible.

Les tourbières sont des zones humides caractérisées par l'accumulation progressive de la tourbe, un sol de très forte teneur en matière organique, assez peu décomposée, d'origine végétale.

Ici, dans la baie du Mont Saint-Michel, les tourbières sont nombreuses : la tourbière du Pré-Maudit, la lande tourbeuse des Cent vergées, la tourbe brune du marais noir, la tourbière de la Lande Mouton, les tourbières de Saint-Michel-des-Loups, les tourbes d'estran à St-Jean-Le-Thomas …

 

Exploitation industrielle en 1917 pour la poudrerie de Pont de Buis - "collection Michel Penven. Association "sur les traces de François Joncour"  Brasparts

 

 

Un lieu servant de ligne de frontière

La baie du Mont Saint-Michel, la rivière Le Couesnon, le Mont lui-même constituaient une limite, d’abord entre deux provinces, la Normandie et la Bretagne, puis entre deux départements, la Manche et l’Ille et Vilaine ; il en dépendait toutes les compétences administratives et judiciaires de la région .

Il est probable que l’appropriation du Mont fut longtemps un élément de discussion dans les relations de voisinage ; mais il est beaucoup plus sûr que l’embouchure du Couesnon en fut un autre nettement plus important car exigeant d’énormes travaux pour y créer un canal, la Bretagne donnant sa préférence pour un rejet des eaux à l’est du Mont et la Normandie pour un rejet à l’ouest, de façon, chacun, à ne pas avoir à régler …

Dès le XIVème et XVème siècle le Couesnon ne formait pas une limite incontestée de la Bretagne : les hameaux ou lieu-dits de la Grenouillère, du Colombier, du clos Malaquis, ou des Verdières, quoique situés sur la rive droite du Couesnon étaient reconnus comme appartenir à la  Bretagne, notamment rattachés à la paroisse de Saint-Georges de Gréhaigne. Les paroisses de Pleine-Fougères et de Cendres étaient bretonnes alors que celle de Pontorson était normande ; la limite de province, selon la répartition des travaux des routes était sur la route de Pontorson à l’entrée de la Ville-Chérel ; la carte de Cassini, par erreur ? rattache Cendres à Pontorson et celle-ci devient de ce fait normande ; en effet, la carte de Cassini devait servir de base à la division en départements, réalisée par décret du 26 février 1791, lequel sera promulgué par le Roi le 4 mars. Par la suite, Cendres disparaitra en se fondant effectivement avec Pontorson, et ainsi s’éteignit …

Un arrêt du conseil du Roi du 28 avril 1744 ordonna, avant faire droit, que les habitants des villages de Ville-Chérel et du Port continueraient à payer les droits comme ils avaient fait jusqu’alors, c’est-à-dire en Normandie, sauf à ce que le montant en fut restitué s’ils étaient reconnus bretons. Un second arrêt du 23 décembre 1745 commit les intendants respectifs pour dresser procès-verbal des limites mais il n’y eut à cela aucun résultat.

L’association des marais de Dol se mêle aux débats en voulant taxer tous les propriétaires des terrains situés au-dessous du niveau de la mer ; les normands s’opposent à une telle contribution, le problème frontalier est alors à nouveau soulevé.

Les bretons veulent ériger le Couesnon comme frontière, mais les normands ne l’entendent pas ainsi ; le Couesnon, compte tenu de ses divagations en se déplaçant constamment, ne constituait pas le meilleur critère ; le Mont était, disait-on, la seule borne immuable …

Le Roi Louis XVIII émit une ordonnance du 2 novembre 1814 portant les limites des départements d’Ille et Vilaine et de la Manche entre les communes de Saint Georges de Gréhaigne et Moidrey, étant fixées par la rivière le Couesnon ; il en résulte que Les Petites Verdières seront imposées dans la commune de Moidrey.

La canalisation du Couesnon de 1858 provoqua une modification du tracé de la rivière, mais également un renouvellement des débats sur la frontière, la Manche donnant sa préférence au lit naturel antérieur de 1790 à 1856, lequel autrefois longeait la côte devant Saint-Georges-de-Gréhaigne et Roz sur Couesnon.

Une loi du 1er août 1888 fixa en dernier lieu la limite des deux départements ; un débornement exécuté le 22 janvier 1889 parait avoir terminé toutes les contestations.

 

 

Baie du Mont-Saint-Michel — Wikimanche

On voit bien sur cette carte la digue de la Roche-Torin

 

La digue de la Duchesse Anne constitue le tout premier ouvrage du secteur, construit du XIème au XIIIème siècle (?) sur d’anciens cordons littoraux, formés de bancs coquilliers, de 31 km de long, avec deux tronçons distincts :

•Un tronçon maritime de 17 km, entre la pointe de Château-Richeux et la Chapelle Sainte-Anne (cote moyenne de 9,5 m NGF) ;

•Un tronçon autrefois à l’embouchure du Couesnon mais aujourd’hui continental de 14 km qui se prolonge dans les terres depuis la Chapelle Sainte-Anne jusqu’au le lit-canal actuel du Couesnon.

La digue sert à protéger 14 000 ha de terrains ; ce fut la première « poldérisation » de la région ; elle est gérée par l’Association des Digues et Marais de Dol-de-Bretagne.

 

Les projets d’aménagement

L’homme s’est de tous temps penché sur l’aménagement de la baie et de l’embouchure du Couesnon, celle qui a été appelé « le delta du département » ; les projets y furent fréquents, avec :

•      En 1577, un projet de Philippe Eloy, architecte du Roi [5] , pour détourner le Couesnon dont le cours capricieux était une menace pour les digues ; il s’agissait de protéger une tentative d’assèchement des terrains au pied de la côte de Roz sur Couesnon.

•      En 1609, un projet de Humphrey Bradley [6] pour la construction d'une seconde digue, au-delà de celle de la Duchesse Anne, allant de Château-Richeux – Cancale - à la pointe de Carolles – au sud de Jullouville - ;

•      En 1680, Vauban (1633-1707) avait eu le projet d'assécher les marais du secteur en détournant le Couesnon vers la Rance : « Ce serait vers la Rance, par Châteauneuf et les moulins de Beauchet que l’on aurait espoir de succès . Les frais, croit-on n’en dépasserait pas 250 mille francs ; et l’on y gagnerait 8 à 900 hectares de terrain ». Les vues de ce grand homme consistaient à prendre le Couesnon, soit à Antrain pour l’amener par la Vieuville sous Dol, soit à Pontorson pour le conduire au même point le long des sinuosités de la côte jusqu’à Miniac ; cette grande opération aurait eu sans doute elle-même ses difficultés, mais en retour, elle aurait eu pour elle l’avantage de mieux dénoyer les marais adjacents ; et celui de rendre incomparablement plus florissant le commerce de Pontorson et de Dol avec Saint-Malo [7] .

·                    A partir de 1769, le projet de polders de Quinette de la Hogue très partiellement réalisé – voir ci-après -

·                    Un contre-projet émanant de l’ingénieur des Ponts et Chaussées Dorotte, déjà chargé de surveiller les travaux du marais de Dol, lequel sera plutôt favorable aux bretons,

·                    A partir de 1856, le projet Mosselman, réalisé uniquement dans la partie ouest du Couesnon – voir ci-après.

·                    En 1920-1923, un projet émanant d’une société Franco-américaine, d’usine marémotrice au travers de la baie sur les bases du projet Bradley de 1609, allant de Cancale [8] à la pointe de Carolles [9] .

Des projets d’aménagement immobiliers furent également nombreux autour de la baie, avec par exemple un projet de palace sur Tombelaine !…

 

Les attaques de la mer, par contre, y sont  régulières et nombreuses :

Soixante tempêtes qui ont été identifiées entre 1081 et 2010 ; une trentaine (ou 21 répertoriées ?) ont provoqué une submersion sur une ou plusieurs communes.

-  1604 et 1605 : la partie orientale du marais, fragilisée par le cours du Couesnon, subit des « déchirements des digues » ; les terres de Saint-Broladre sont submergées.

-   Mars 1606, de Château-Richeux à Hirel les digues sont coupées et la mer envahit les bourgs de Saint-Benoît et d'Hirel.

-   1629, 1630 : la partie orientale de la digue est à nouveau touchée, 7 paroisses sont inondées.

-   Janvier 1735: la tempête fait rage. Le marais est inondé par la mer qui passe les digues et par les pluies.

-        Pendant la période révolutionnaire, le marais est laissé à l'abandon alors que de violentes tempêtes dévastent les terres dans cette période : en décembre 1790, janvier 1791, avril 1794, septembre 1798 …

-        Les digues des polders de l’ouest sont rompues en 1815, en 1858 et en 1869 .

-        Inondation de Dol en 1910

-        Une tempête de 1922 endommage la digue construite en 1868 au niveau de la ferme des Nielles ; puis destruction complète lors d’une tempête suivante de mars / début avril 1924.

-        A la fin de la seconde guerre mondiale, le marais de Dol avait été volontairement inondé par l’armée d’occupation en détruisant certaines installations.

 

GRAVURE 1869. RAVAGES TEMPETE; RUPTURE DIGUE A ROZ-SUR-COUESNON. MAISON DEMOLIE A SAINT-SERVAN. CHAUSSEE A SAINT-MALO... - Estampes & Gravures

 

Le marais de Dol et son extension sur Châteauneuf :

A partir du XIème siècle, la construction de la digue de la duchesse Anne a permis de protéger 14 000 ha de terrains, pour arriver petit à petit à les assécher puis à les cultiver ; ce fut la première « poldérisation » de la région.

On distingue deux types de marais : le marais blanc situé côté nord des monts Dol et Saint-Michel, il isole de la mer et est formé de sables marins et de tangue ; le marais noir côté sud du mont et vers Dol-de-Bretagne, correspond à une lagune tourbeuse qui reçoit les eaux continentales, avec parfois des intrusions d’eaux marines qui introduisent localement des veines de tangue.

L'îlot du Mont-Dol forme alors une butte naturelle au milieu d’anciens marais.

 

Rapport des Ponts et Chaussées sur les Digues de Dol, le 28 fructidor an 6 (14 septembre 1798) (Archives départementales d’Ille et Vilaine, cote 1943)

« La tempête qui s’est élevée avec la marée de nouvelle lune des 24, 25, 26 et 27 du présent mois de fructidor, poussée par un vent impétueux de l’ouest, a fait des ravages impétueux et affreux à

divers points des digues des marais de Dol.

La mer, agitée par cette tempête, a sappé de fond toutes les digues depuis le pont du Bec de l’Ane jusqu’à Saint Anne, sur une étendue de 7880 mètres, elle a détruit tous les jardins situés le long de cette digue et a monté à hauteur de 1m50 dans toutes les maisons de la grève de Cherrueix depuis le Bec de l’Ane jusqu’à la Haute Rue. La grande digue, depuis Sainte Anne jusqu’à Paluel sur une longueur de 4870 mètres a été sappée de la base au sommet dans toute sa masse et les forts enrochements faits au-devant des pilotis battus dans les brèches de Sainte Anne, du coude des Dupines et des Croix Morel ont entièrement été engloutis dans la grève, ne laissant après eux aucun vestige de cette ancienne digue.

La contre digue de Sainte Anne et des Croix Morel construites au derrière de la grande Digue, dans ces deux parties, quoique garnis de forts enrochements, sur leur glacis extérieur et élevées à

1m30 au-dessus des plus grandes marées connues dans la Baye du Mont Saint Michel, eurent été renversées et détruites de la base au sommet, sur toute leur étendue, et les pierres formant leur enrochement, lancées par les lames de mer à 100 mètres dans le marais […].

La mer, depuis Paluel jusqu’à Pontorson, sur une étendue de 10797, s’est élevée au-dessus de toutes les digues de cette partie. Les enrochements et pilotis de la partie du Pas au Bœuf ont été emportés et ensevelis dans les gouffres que la rivière de Couesnon forme au pied de cette digue depuis des mois. La partie orientale des marais de Dol, sur une surface de 50 mètres, s’est trouvée couverte, par l’effet de cette tempête, de 1 mètre à 1,50 mètre de hauteur d’eau de mer. La riche moisson de cette contrée, entassée dans les granges et dans les aires, exposée par les vagues, les chevaux, vaches et moutons à la nage ; en un mot dix mille familles consternées, fuyant et emportant leurs enfants dans leurs bras, sans savoir où trouver asile, telles sont les circonstances qui ont suivis d’après la destruction des digues des marais de Dol.

Le coup de vent qui annonce cette furieuse tempête, dès le 24 du courant, fut surtout si violent qu’il renversa des habitations entières, déracina des arbres, en brisa d’autres ; et bientôt après, la mer renversant et brisant à son tour toutes les barrières que l’art a pu lui apposer, roula ses flots écumants sur cette plaine vaste et fertile et vint développer ses lames jusqu’au pied de la côte de

Saint-Broladre. Tel a été le spectacle effrayant de cette malheureuse contrée pendant quatre jours consécutifs. Les eaux se retirent et baissent en ce moment, parce que la tempête a cessé et que la mer a perdu de la hauteur, mais à quels autres malheurs ne doit-on pas s’attendre à la prochaine marée de nouvelle lune et aux marées suivantes.

Nous croyons pouvoir nous dispenser d’entrer dans aucun détail pour démontrer que la suspension de nos travaux qui durent depuis un an est l’unique cause de ces désastres ; et que les calamités aux quelles le pays des marais de Dol est en proie depuis six ans, tant par l’effet de la guerre intérieure que par celui des inondations successives des eaux douces et salées… »

 

Charles Duboys, sieur des Sauzais [10] (1759-1843) né à Rennes le 16 octobre 1759, est issu de l’école royale des Ponts et Chaussées, nommé en 1787 ingénieur des Ponts et Chaussées ; d’abord attaché aux études de navigation entreprises entre Rennes et Saint-Malo, il est affecté le 7 germinal an VI (1797) comme ingénieur de l’arrondissement d’Avranches ; puis du district d’Avranches et de Mortain. Il est chargé de l’assèchement du marais de Dol. Il fût alors en activité avec MM. Besnard et Bouessan, commissaire du district de Dol puis administrateur du district d’Avranches. Nous n’avons pas d’éléments précis sur les travaux réalisés, en cette période parsemée de nombreuses tempêtes, autant maritimes que humaines …

 

Rapport de l’administration municipale du Canton de Dol aux citoyens administrateurs du département d’Ille et Vilaine concernant les ravages de la mer dans les journées des 24, 25,26 et 27 fructidor de l’an 6 (10, 11,12 et 13 septembre 1798), Dol le 1er jour complémentaire de l’an 6 de la République, une et indivisible (17 septembre 1798)

(Archives départementales d’Ille et Vilaine, cote 1944)

« Nous nous sommes assemblés hier extraordinairement, aux deux heures de l’après-midi, pour entendre le récit affligeant des ravages affreux que les marées de nouvelles lunes des 24, 25, 26 et

27 fructidor ont fait à divers points des digues établies pour la conservation des marais de Dol et pour vous présenter les moyens que nous croyons nécessaires de mettre en usage, sans aucun délai, pour prévenir la destruction totale d’une des plus fertiles contrées de la République, et la ruine entière de 30 000 familles. Vous savez sans doute déjà, citoyens, que les funestes effets  de ces marées se sont faits sentir depuis Port-Malo jusqu’au près d’Avranches, et vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’elle a enlevé une des portes du pont Blanc Essai, fortement ébranlé et endommagé le port du Vivier, et presque anéanti celui du Bec de l’Ane ; mais c’est surtout envers les marais de Cherrueix, Saint-Broladre, Roz-sur-Couesnon et Saint-Georges de Grehaine que cet élément perfide a exercé ses plus grandes fureurs. Il serait inutile de vous les retracer ici ; vous en verrez l’effrayant tableau dans une copie du rapport des citoyens Foulon, ingénieur et chargé de la direction des travaux des Digues… »

Le syndicat des digues et marais de Dol

Le 24 décembre 1797 ou 3 février 1799 – 15 pluviôse an VII - , quelques communes se regroupent pour créer l’association des propriétaires des Digues et Marais, chargée de la gestion et de l’entretien des biefs et devenue aujourd’hui le Syndicat des Digues et Marais.

Le marais de Dol s’étend sur 12 000 ha et comprend 300 km de canaux,

Les missions de l’association sont les suivantes :

•Préserver les propriétés de l’invasion marine ;

•Pourvoir au dénoiement sur le territoire de l’enclave ;

•Gérer et retenir un niveau d’eau suffisant dans les canaux permettant de garder une certaine humidification en période estivale.

L’Association assure ces missions en procédant :

•à l’entretien de la digue de la Duchesse Anne sur 30 km, dont 17 km en front de mer et 13 km à l’intérieur des terres (depuis la création des polders de l’Ouest, entre 1850 et 1934) ;

•au curage, au fauchage, au faucardage des 350 km de canaux classés ;

•à la mise en place des barrages « par le fond » en période d’étiage ;

•au fonctionnement, à la maintenance et à l’entretien des ouvrages de vannage.

Compagnie des Polders de l'Ouest (Mont Saint Michel) Stock Certificate

 

La concession Quinette de la Hogue et Combes en 1769

 

Sur demande formulée dès 1757, l’acte de concession prend date le 20 juin 1769, une mise en possession est faite le 31 août 1773, le procès-verbal d’arpentage est du 30 septembre 1773, l’arrêt du Conseil du Roi est du 7 janvier 1777 ; elle porte sur une portion déterminée de la grève du Mont Saint-Michel qui allait de la Roche Torin à l’est jusqu’à Saint Broladre à l’ouest ; la surface totale était de 2328 ha.

De 1769 à 1778, Quinette, le bénéficiaire, commence à enclore et mettre en valeur environ 216 ha.

Mais, une querelle historique s’éleva entre les concessionnaires et les habitants qui utilisaient depuis longtemps ces herbus pour le pacage de leurs moutons ; d’autres oppositions virent le jour, émanant des échevins d’Avranches, des religieux du Mont Saint-Michel, du comte d’Artois à qui les religieux avaient cédé leurs droits, du seigneur de Moidrey, des Etats de Bretagne ...

Quinette obtint gain de cause et il fut à nouveau mis en possession des grèves le 1er septembre 1773 ; mais il ne put exécuter qu’une faible partie de ses projets, car les contestations se prolongèrent.

Quinette conclut avec le gouvernement un accord sur les travaux de canalisation du Couesnon qui inonde régulièrement la concession et menace de détruire les digues du marais de Dol ; c’est alors qu’il se ruine. Trente ans à peine plus tard, la mer et les divagations du Couesnon détruisent toutes les digues ; ses héritiers doivent céder une grande partie des terrains à MM. Hoche, Palix et Thomas .

Par la suite, les lois révolutionnaires, en rappelant le principe de l’inaliénabilité des biens de l’Etat, développe une notion nouvelle de « biens engagés », ceux des biens composant avant 1789 le domaine de l’Etat qui en avaient été détachés par aliénation ou échange. On les appelait biens engagés parce que l’aliénation qui en avait été faite ne valait que comme simple engagement temporaire et essentiellement révocable … voir les lois du 1er décembre 1790 et 30 novembre 1793, du 14 ventôse an 7.

Les rétrocessions faites de bonne foi étaient malgré tout opposables et donc maintenues.

La concession de 1769 fut donc, sur ses principes nouveaux, annulée le 25 ventôse an XIII – 16 mars 1805 – Des procès furent alors engagés par la succession Quinette contre l’Etat pour obtenir des indemnités ; par la suite, les contentieux se poursuivirent par les procès Combes puis par les affaires Hoche et Palix … Les journaux pendant tout le cours du 19ème siècle parlèrent à ce sujet d’un « procès centenaire » ou d’une « interminable affaire » … Un auteur, André Theuriet en fit un roman « Tante Aurélie » [11] …

Pendant cette longue période, on invoquait le tout et son contraire : que les digues Quinette avaient été placées trop au large, que les terrains n’avaient pas été appréhendés par les cessionnaires, qu’ils avaient été envahis par les eaux, que par suite des nombreuses inondations, la mer y fit de tels dépôts de sédiments que les terrains prirent de la valeur, au point que l’Etat voulut se les réapproprier en remettant en cause les opérations antérieures ...

 

Un traité est passé le 30 prairial an 10 entre le gouvernement et les sieurs Quinette fils et Savergne pour des travaux sur l’embouchure du Couesnon évalués à 991 900 francs à effectuer en deux ans moyennant la concession cette fois incommutable des lais et relais de mer. Un décret impérial du 5 floréal an 13 en prononça la déchéance pour travaux inachevés dans le délai ; les débuts de travaux seront indemnisés pour 150 000 francs.

Un nouveau traité est conclu avec M. Combe le 3 vendémiaire an 14 ; les travaux devaient alors s’achever au solstice d’hiver de l’an 16 ; les travaux de canalisation du Couesnon reprennent avec Combes de 1802 à 1806, mais ils n’aboutissent pas ; en 1810, 930 ha seront enclos et cultivés ; malheureusement les deux tiers auront à nouveau disparus en 1848.

 

Jean Baptiste Quinette, sieur de la Hogue (1704-1779), est armateur et fils d’armateur de Granville ; il possédait un moulin à vent à l’isthme près de Granville ; anobli en 1743 par suite de l’acquisition d’une charge de secrétaire du Roi – secrétaire de la Grande Chancellerie – il aurait parait-il reçu la concession du Mont pour service rendu au Roi Louis XV, sans doute celle d’avoir cédé des terrains – un moulin ? - pris pour l’agrandissement des fortifications du port de Granville ;

Après son décès en 1779, la concession est transmise à ses enfants :

-           Mme Guilbert de Pixéricourt

-           Mme Delandine de Saint-Esprit qui renonce à la succession

-           Melle Eugénie Quinette de la Hogue,

-           Le baron Jean Charles Quinette de Cernay

-           Gand Pierre Quinette de la Hogue, lui-même décédé, représenté par sa veuve Mme Tessier de Marguerite.

 

Combes est un descendant de Robert de Combes et Thomasse Godefroy, également de Granville. Les associés étaient donc tous deux de Granville, en famille avec les Le Pelley et en parenté entre eux par les Godefroy ; la grand-mère de Quinette est Françoise Godefroy …

Combes, à partir de 1800 ne se présente plus comme associé de la succession Quinette mais comme créancier ; après la défaillance de Quinette fils dans les travaux sur l’embouchure du Couesnon, il reprend à son compte la concession, mais sans pouvoir achever lui-même les travaux.

 

Cession au général Hoche (1768-1797)

Par acte du 11 Thermidor an IV (30 juillet 1796) Pierre Quinette fils – pour le compte de la succession Quinette père ? - cède au général Lazare Hoche 400 arpents de lais de mer à prendre dans les grèves du Mont sur la concession reçue en 1769 ; il avait été dit que cela s’était réalisé par récompense de la République ?

Ces terrains étaient situés en avant de l’enclos de Beauvoir à l’ouest ; l’on prétendait que, suite aux déviations de la rivière du Couesnon, les terrains avaient été par la suite envahis par les eaux.

Lazare Hoche meurt prématurément à 29 ans de la tuberculose en 1797, laissant son épouse Adélaïde Dechaux [12] et une fille, Jenny Hoche, morte à Paris le 7 novembre 1867, mariée à Paris le 22 juin 1814 avec Étienne-Annet des Roys, auditeur au conseil d'État (1810), conseiller-général de l'Allier, pair de France (1832) ; il reçut le titre de comte .

La succession Hoche se préoccupe tardivement du sort des terrains en assignant en 1836 les héritiers Quinette et Combe « d’employer les moyens  à leur disposition pour leur fournir ou faire fournir les terrains vendus ». Il avait été expliqué que depuis l’achat jusqu’en 1813, le général d’abord et puis sa veuve avaient constamment invoqué l’appui du gouvernement pour faire cesser la possession des communes qui s’étaient emparées violemment des terrains vendus et formaient à vrai dire le seul obstacle à la prise de possession ?

En 1845, elle assigne à nouveau pour obtenir la délivrance de 204 ha vendus en l’an IV, attendu que ces terrains existaient réellement - Conseil d’Etat Ch conflit 21 août 1845 (Hoche/Etat) -

 

Cession Palix

Le 6 prairial an XI – 1803 -, le sieur Pierre Quinette, ou succession ? cède au sieur Georges François Palix [13] pour un prix ou une partie de prix payable comptant de 30 000 frs, des terrains d’une surface de 561 ha 47 a et 22 ca « à prendre au choix de l’acquéreur » sur les grèves de la concession de 1769 [14] . Le domaine se dénommait Les Tanguières, il s’agissait de la tanguière de Moidrey, représentant une surface de 5 000 ha avait-on dit ! …

Suite au décès de M Palix survenu à Paris en 1835 , sa fille Georgette P.  assuma un long procès avec l’Etat [15] ; elle refuse une transaction pour 800 000 frs, en réclame le double ; en février 1882, elle gagne finalement pour un montant total indemnités comprises de 10 millions de frs mais aussitôt décède ; après elle, son avoué, qui était aussi son légataire universel, Me Fontenier, devra poursuivre, et enfin clôturer …

-Tribunal de la Seine du 6 avril 1835 puis du 6 août 1835,

-Cour d’appel de Paris du 5 novembre 1844 puis du 23 novembre 1844,

-Cour Cass Req 4 mars 1848 (Palix)

-Tribunal de la Seine du 25 avril 1861

-Cour d’Appel de Paris 5 mars 1864

-Conseil d’Etat Ch conflit 28 juillet 1864 (Palix)

-Cour Cass Civ 2 avril 1878 (Etat/Palix)

-Cour de renvoi de Rouen du 21 juillet 1880  

La presse s’empara du périple judiciaire : Le Figaro du 14 octobre 1867 – Le Journal des Débats du 23 juillet 1880 - Le droit populaire du 30 septembre 1882 – Le Gaulois du 2 novembre 1887 – Touche à Tout de août 1910 -

 

Cession Thomas

L’an XII, Quinette vend à M. Thomas une autre partie des terrains de la concession ; ceux-ci étaient alors en nature de prés destinés à la culture ; l’acquéreur prend possession des terrains jusqu’en 1833, date à laquelle les terrains sont à nouveau envahis par les eaux de la mer, et recouvert périodiquement par les hautes marées.

En 1856, l’Etat accorde une nouvelle concession plus étendue sur les polders, comprenant le périmètre des terrains Thomas ; les nouveaux concessionnaires exécutent des travaux qui mettent ces terrains à nouveau à découvert.

Les héritiers Thomas agissent alors contre les nouveaux concessionnaires en revendication de propriété des terrains en question.

-Tribunal administratif de Caen du 20 mars 1863 lequel se déclare incompétent.

-Cour Cass Ch Req 28 décembre 1864  

 

La nouvelle concession Mosselman de 1856

 

Un décret impérial du 21 juillet 1856 accorde à la société hollandaise Mosselman et Donon la concession de 3800 ha (ou 4350 ha ?) dans la baie du Mont-Saint-Michel moyennant le prix de 377878 Frs et aux conditions d’un cahier des charges annexé.

Un décret du 12 décembre 1860 étend la concession en y ajoutant 221 ha au prix de 1 fr l’ha.

La concession allait de la chapelle Sainte-Anne jusqu'à la Roche Torin en passant juste au niveau de la Merveille. On canalise le Couesnon jusqu'au barrage de la Caserne : les polders progressent le long du trait Sainte-Anne – Mont-Saint-Michel ; tout un parcellaire est formé, jusqu'en 1934 au bord du chenal du Couesnon et du Barrage ; le barrage de la Caserne fut construit en 1969 sur le Couesnon.

Au moment où cette concession est accordée, les affaires antérieures en fait n’étaient pas réglées ; les procès Hoche, Palix et Thomas étaient loin d’être terminés ; on aurait pu penser que l’Etat attendrait la fin des toutes les revendications foncières, même si par ailleurs les actions judiciaires n’ayant plus qu’un aspect indemnitaire se poursuivait ; la concession se signe malgré tout, mais en réservant, en termes généraux, les droits des tiers et en imposant aux nouveaux cessionnaires l’obligation de faire délivrance des terrains qui auraient fait l’objet de concessions antérieures, interprétées ou à interpréter par des décisions judiciaires [16] .  

Ces affaires pendantes, du moins celles situées dans la partie Est du Couesnon, vont peut-être inciter la Compagnie à un abandon partiel de la convention, au moyen d’un modificatif [17] , lequel sera autorisé par décret du 30 novembre 1867 !

 

La tempête d’octobre 1856

Les pourparlers duraient depuis 1851 mais la concession est signée une année où la mer se déchaine ; une forte marée accompagnée d’une tempête envahit 500 ha de bonne terre, rendant l’insularité du Mont, pour un temps …

 

Article de l’Union Malouine et Dinannaise, 19 octobre 1856 (Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 4Mi47R3)

« Dans la même marée, la digue protectrice des marais de Dol a été franchie partout et renversée en plusieurs endroits. Les vastes enclos cultivés qui s’étendaient sous Roz-Sous-Couesnon et Cherrueix n’existent plus. Les populations de ces communes, depuis Cherrueix, le Vivier, jusqu’à Saint-Benoît des Ondes, ont lutté une partie de la nuit contre la mer, qui entrait dans leurs maisons et dans leurs granges. Là aussi, les pertes éprouvées par les particuliers, et surtout par la commission des digues, sont fort considérables. Les renseignements qui nous arrivent de Cancale et de la côte de Saint-Briac ne sont pas moins alarmants.

Nous donnerons plus tard les détails qui nous seront adressés sur les effets de cette funeste et désastreuse marée, qui a surpris tout le monde. »

 

Nouvel Article de l’Union Malouine et Dinannaise, 26 octobre 1856 (Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 4Mi47R3)

« Nous avons eu lieu de juger par nous-même, ces jours derniers, de l’état des digues bretonnes, jusque sous Pontorson. Les flots ont déversé, en deçà, sur tous les points que nous avons désignés, mais elles n’ont été complètement sapées qu’en deux endroits, vers leur plus grande élévation, à Saint-Benoît des Ondes. En ce moment, le mal est déjà à moitié réparé, par la rapidité avec laquelle la commission des digues a porté ses ouvriers sur cette partie. »

 

Rapport du Syndic sur l’endiguement de la baie du Mont Saint-Michel et la déviation du Couesnon, 15 mai 1857 (Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine, 7S110)

« La marée du 26 octobre dernier, cotée à 114, nous a causé de grands dommages et je ne sache pas que depuis celle du 23 mars 1817, de si funeste mémoire, nous en ayons essuyé une semblable ; le matin, la mer, quoique s’étant élevée à une grande hauteur, mais qui était seulement agitée par une brise légère, ne nous avait laissé entrevoir aucun accident. Malheureusement, une tempête qui s’éleva dans l’après-midi, la rendit furieuse, et le soir, elle fondit sur les digues comme un torrent ; elle balaya en quelque sorte celles des terrains amodiés par le domaine, et le lendemain on apercevait à peine dans la grève quelques monticules épars, seuls indices de leur existence de la veille. Notre digue de la Larronnière fut gravement endommagée, le sommet de celle du Vivier fut bouleversé depuis le Gros-Orme jusqu’aux moulins, l’eau envahit la route, la dégrada et pénétra jusque dans les maisons ; une partie de la digue neuve de Hirel eut aussi beaucoup à souffrir ; mais c’est surtout à Saint- Benoit, à l’ouest du pont Blanc-Essay, que les sinistres furent considérables.

Il serait difficile, à moins d’en avoir été témoin, de se faire une idée de l’état de la mer ; elle déferlait avec une violence inexprimable ; le mugissement des vagues avait quelque chose de terrible ; les flots s’élevaient à une hauteur prodigieuse et retombaient avec un fracas épouvantable sur la digue, qu’ils dévastèrent dans une étendue de 75 mètres. L’épi qui avoisine fut presque totalement rasé, et les pierres qui le formaient, entrainées par les ressacs, furent précipitées dans la rivière. Le pont lui-même fut un moment compromis, et peut-être ne dut-il son salut qu’à un monceau de pierres déposé en approvisionnement, qui, étant venu à s’écrouler par la suite de la destruction de terrain contigu, arrêta les progrès du mal. La partie de la digue subjacente à la cabane d’Amelot fut également atteinte, et la cale située en face de sa maison radicalement anéantie. A Pont-Benoit, la mer causa aussi de grands ravages. Presque partout, elle ruisselait sur la chaussée ; elle s’introduisait dans beaucoup de maisons ; dans quelques-unes, elle s’éleva même à plus de 30 centimètres. L’effroi des habitants du littoral était à son comble ; ils avaient non seulement à redouter le danger présent, mais encore ils pouvaient craindre qu’à la marée prochaine, la mer ne vint achever son œuvre de destruction. La tempête s’étant heureusement apaisée avec le jusant, le péril disparut aussi avec elle. »

François Alfred Mosselman (1810-1867)

Né à Paris le 25 juin 1810, mort le 10 janvier 1867, est une personnalité industrielle liée au département de la Manche. Il est fils de François Mosselman (1754-1830), banquier, et de Louise Tacqué (1776-1828). Alfred Mosselman poursuit des études d'ingénieur avant de devenir attaché auprès de l'ambassade de Belgique.

Très tôt, appartenant à la jeunesse dorée parisienne, il mène une vie de divertissements. Il compte parmi ses amis Alfred de Musset. Bon cavalier, possédant son propre haras, il est l'un des premiers membres du Jockey Club de Paris, fondé en 1834.

Après l'accident mortel de son frère Émile, Alfred Mosselman se préoccupe de la société familiale des mines et fonderies de zinc de la Vieille-Montagne à Morest (Belgique). Il prend la direction de la fabrique de zinc à Valcanville et devient administrateur de la société-mère qui prend des allures de multinationale.

Il s'intéresse à de nombreux projets dans la Manche, le Calvados et puis l’Ille et Vilaine. En 1837, il reprend la concession du canal de Vire et Taute que ses héritiers remettront à l'État en 1870. En 1838, il fonde la Société des canaux de la Manche qui, en 1840, met en service le canal de la Soulles de Coutances, débouchant à Regnéville-sur-Mer. Il endigue plus de 1 000 hectares de polders dans la baie des Veys. Ayant étudié les problèmes techniques de réalisation en Belgique et aux Pays-Bas, par l'entremise du duc de Morny, amant de sa sœur Fanny, il obtient en 1856 la concession de la baie des Veys. Il organise un véritable commerce entre Carentan et Southampton.

Mosselman a de nombreuses initiatives et entreprend nombres d'activités en Normandie. Parmi celles-ci, citons :

- un ferry rapide entre Saint-Lô et Carentan,

- la canalisation de l'Ouve depuis Saint-Sauveur-le-Vicomte,

- la canalisation de la Vire jusqu'à Pont-Farcy,

- la construction d'un chemin de fer entre Carentan et Saint-Lô, et le projet d'une ligne entre Pont-Farcy et Mayenne,

- l'exploitation d'une carrière de pierre calcaire à La Meauffe et à Cavigny,

- la promotion de la mécanisation de l'agriculture,

- le développement d'une pisciculture sur la Vire,

- la réouverture d'une mine de mercure à La Chapelle-en-Juger,

- la fondation de la Compagnie des lais et relais, canalisations et dessèchements de l’Ouest : baie des Veys,

- la direction de l'usine de zinc de Barfleur,

- la direction de la cotonnière du Vast,

- la fondation de la Compagnie chaufournière de l’Ouest

- les briqueteries de Porribet à Saint-Fromond (tuyaux de drainage, briques, briques réfractaires, tuiles, production en 1859 : 500 000 tuyaux).

- enfin, la digue de La Roche-Torin et les polders en baie du Mont-Saint-Michel

Il meurt en 1867, âgé de 57 ans.

 

Armand Donon (1818-1902) est son associé dans la Compagnie des Polders de l’Ouest : héritier d'une riche famille de négociants-banquiers de Pontoise, consul général de l'empire ottoman, administrateur de la Caisse d'escompte et directeur de la banque Donon-Aubry-Gautier et Cie. La propriété des marais ayant été finalement reconnue à la commune de Deauville en 1859, Donon et Olliffe se portèrent rapidement acquéreurs de 240 hectares de terrains en bord de mer et d'une source d'eau vive sur le coteau, moyennant 800 000 francs. L’opération est approuvée par arrêté préfectoral du 6 décembre 1859 … Pour commercialiser et valoriser les terrains à bâtir, les deux acheteurs fondèrent la Société des terrains de Deauville, à laquelle fut associé, sans que son nom n'apparaisse jamais, le duc de Morny. Celui-ci assura la promotion de l'opération auprès du groupe financier Morny-Delahante, qu’il dirigeait, et dont les activités s'appuyaient sur la banque Donon-Aubry-Gautier et Cie. Entre 1860 et 1866, pas moins de 80 lots furent vendus à de riches familles de propriétaires fonciers.

En 1863 il achète de château de Lonrai – Orne - et y créera un haras, revendu en 1892 au comte Le Marois.

 

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La compagnie des polders de l’Ouest

La Société fut constituée entre MM. Mosselman et Donon, par acte de Me Dufour, notaire à Paris du 26 juillet 1861, autorisée par décret du 27 juillet 1861. Elle fut ensuite transformée en société anonyme libre dans les termes de la loi du 24 juillet 1867 et en vertu du décret du 7 décembre 1881 ceci aux termes d’un acte de Me Dufour du 24 décembre 1881. Le capital social s'élevait à deux millions de francs, réparti en quatre mille actions de 500 francs chacune. En fait, plusieurs compagnies précédemment créées se regroupèrent en 1861 sous ce nom de Compagnie des Polders de l’Ouest.

Alfred Dailly (1818-1888) est un ancien auditeur au Conseil d'état, administrateur de la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest ; son père, fondateur de la Société des Omnibus, est membre de la Société Royale d’Agriculture ; il devient président de la Compagnie des Polders de l'Ouest. Il achète à son compte un polder qui portera son nom …

Parmi les administrateurs, figurent Edward Blount [18] , Belmontet  [19] et  Teisserenc de Bort [20] qui achètent également chacun un polder .

Sur place, le directeur de la Compagnie, M. Alphonse Maridor, avait son bureau et son domicile  à Pontorson, en face de la gare S.N.C.F ; par la suite, il y eut Camus qui de ingénieur de l’administration de l’Etat deviendra ingénieur de la Compagnie puis directeur et enfin administrateur avec deux polders à son nom. A Roz sur Couesnon, résidaient le conducteur des travaux et le régisseur Charles Duval.

 

 

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Les travaux de la concession Mosselman consistant en l’opération de mise en canal de l’embouchure du Couesnon et celle du lissage des digues sur des plages de sables de peu de consistance, furent présentés à l’exposition universelle de 1878 dont  Teisserenc de Bort était l’un des organisateurs.

La Compagnie, très proche du duc de Morny et donc du pouvoir impérial qui lui aurait accordé des largesses financières, fut critiquée dans ses réalisations au Mont Saint Michel par certaines personnalités comme Clemenceau – par anticléricalisme, dépenser de l’argent pour les moines ! 1881 - Victor Hugo – la symbolique de l’île, janvier 1884 – Maupassant, juillet 1884 -

La Compagnie existe toujours ; elle est actuellement détenue par la famille Sagaert, basée à Commines. Le capital social actuel est de 3 300 000 euros, le chiffre d’affaire annuel est de 475 800 euros. Le siège anciennement soit à Roz , à la maison de l’ancienne régie, soit à Pontorson 8 boulevard du Général de Gaulle, est désormais au 11 rue La Fayette, Paris 9ème arr. La société est toujours active dans la baie du Mont Saint Michel ainsi que dans la baie des Veys en Cotentin [21] .

 

Les travaux d’installation des polders

Les polders sont endigués de façon successive : 1860-61 polder de Moidrey, 1870 Le Pas aux Bœufs, 1873 Les Grevettes, 1875 la Bas Coin, 1876 La Ville Brune, 1879 polder Mosselman, 1882 polder Dailly … Les derniers polders – polder Tesnières – se réalisent en 1934.

Le Couesnon est canalisé à partir de l’anse de Moidrey, sur une longueur de 5 600 m, entre 1856 et 1858, en vue de dompter le cours de la rivière et de protéger les premières tentatives de polders ; les travaux sont achevés en 1863. Il s’agissait d’un véritable exploit technique …La masse des terres à déblayer pour creuser le canal aurait du exiger des délais et des dépenses considérables ; ici, l’on imagina de le faire exécuter par la mer et par la rivière elles-mêmes, les eaux étant dirigées par un cordon d’enrochement ; le travail dura deux années ; le canal coûta près d’un million de francs à la Compagnie ; il fut réceptionné par les ingénieurs de l’Etat le 22 décembre 1863.

En 1857-61, la construction d’une chaîne de pierre submersible à partir de la Roche-Torin en direction du Mont est réalisée, pour s'opposer à la divagation vers le sud de la Sée et la Sélune. Cette première digue, plus ou moins détruite par la mer, sera indemnisée par l’Etat pour un montant estimé de 500 000 francs puis à nouveau reconstruite par ce dernier, à ses frais, et achevée en 1880 ;

La digue-route vers le Mont a été construite en 1878-1879 par soucis d’utilité sociale pour les habitants du Mont : elle était insubmersible, longue de près de deux kilomètres.

En 1879-1884 : détournement des petits cours d’eau à l’est du Mont (La Guintre, la Rive, Le Landais)

En 1902, construction au-dessus du Couesnon du pont de Beauvoir.

Entre 1919 et 1931, deux barrages sont construits sur la Sélune.

Depuis la Chapelle Sainte-Anne, la digue de l’Ouest ou digue externe des polders de l’ouest se dirige droit sur le Mont ; elle est destinée à assurer la continuité de la protection en front de mer ; elle sera réalisée en phase finale en 1933-34.

La poldérisation à l’est du Mont eut lieu en 1906, 1928 puis 1947-49.

Enfin, dernier des ouvrages mis en place, le barrage de la Caserne fut construit sur le Couesnon en 1968-1969. Il avait pour objet de favoriser le drainage des marais riverains du Couesnon et d’empêcher les submersions des terres par les marées et la remontée des eaux salées dans le cours du Couesnon en se refermant dès qu’arrive le flot de la marée. Il devait éviter les inondations de la ville de Pontorson .

 

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Le chemin de fer aux pieds du Mont de 1901 à 1938

 

Les noms des polders

Les polders situés au-delà de la digue de la Duchesse Anne sont ainsi dénommés : Saint-Anne/ Colombel/ La Croix Morel/ Saint Louis/ Le Nouveau Conseil/ Bertrand/ Taigny/ Mauny/ Palluel/ La Saline/ Cherrueix/ Ferme André Ouest/ Ferme André Est/ Monod/ Ferme Foulon/ Frémont/ Les Quatre Salines/ L’expérience/ Les châteaux/ Desnoyers/ Ferme Foucault/ Ferme Neuve/ La Haye Jousselin/ Prétavoine/ Les Cotterets/ La Rue/ Blount/ Bas Coin/ Bas Coin Nord/ Les Grevettes/ Le Pas aux Bœufs/ Saint Yves/ Le Haut de la Grève/ La Ferme de Moidrey/ Le Ruisseau Béchet/ Les Mares/ Bellevue/ Saint Joseph/ Villebrune/ Mosselman/ Dailly/ Teisserenc de Bort/ Belmontet/ Camus Ouest/ Camus Est/ Saincey/ Molinié/ Tesnières/ Enclave de Mont Saint Michel.

Les administrateurs de la Compagnie étaient pour la plupart attributaires de l’un des polders ; leur nom restera attaché à celui de leur polder : Blount, Belmontet, Teisserenc de Bort, Camus  …

 

 

Les travaux d’exploitation agricole des polders

Il fallait d’abord assécher et puis dessaler les sols tandis que la mise en culture ne pouvait s’effectuer que deux années après. Les premiers travaux consistaient donc au drainage et à la création de rigoles d’assèchement, puis à planter les digues de saules ou de peupliers qui sont par leur nature très absorbants. Les premiers arbres plantés périssaient très vite en raison du taux élevé de salinité ; on en replantait aussitôt. On y voyait soit en semis soit au naturel des plantes halophiles, par exemple la salicorne, la puccinellie (Puccinellia maritima), la criste marine.

 

La désalinisation était obtenue selon plusieurs procédés :

- le lessivage des sols salés par apport de nappes d’eau douce 

- l’ensemencement en bactéries

- l’adjonction de soufre (dans le complexe sodique NA+CL-, remplacement des ions NA+ par des ions H+)

- l’apport de plâtre ou de chaux à raison de 2 à 6 tonnes à l’ha (apport de ions CA+)

 

La terre des polders est facile à travailler, légère, sans caillou, labourable toute l’année ; le taux d’humidité en profondeur est important et régulier.

Avant la concession Mosselman, les amendements et même les assolements sur les terres de l’Etat paraissaient inutiles mais l’appauvrissement apparut au bout de 5 à 6 ans. Il n’y avait alors ni bâtiment ni animaux d’élevage pour effectuer un apport de fumure.

Par la suite, il y eut dans un premier temps des prairies permanentes, puis plusieurs années après, des cultures constituées de céréales, de fruits et de légumes. Les rendements en blé furent élevés (50 quintaux à l’hectare dès 1856) ; le blé sera alterné avec le colza et le trèfle ; par la suite il y aura diversification avec les plantes fourragères, trèfle luzerne, pois, choux, les racines, betteraves, carottes, navets, rutabagas, les plantes dites industrielles, colza, lin, chanvre, les céréales, orge, avoine, froment … Enfin les légumes, épinards, oignons, navets, betteraves rouges, également les fruits …

Un retour aux prairies permanentes se réalisa à un moment où le cours du blé était en baisse.

 

L’élevage

Les troupeaux de moutons, de l’ordre de 2000, disposaient depuis toujours des herbus ou prés-salés, mais on introduisit sur les polders l’élevage des chevaux nécessaires à la traction des appareils agricoles : on comptait 20 chevaux en moyenne par ferme en 1945.

L’élevage apportait la fumure nécessaire à l’amendement des sols.

La Compagnie des Polders de l’Ouest dut construire de nombreux corps de ferme, des bâtiments à usage de bergeries, écuries ou étables, soit en pierre, soit en bois, parfois démontables ; et également pourvoir à l’adduction d’eau par des travaux réalisés en 1891-99 : pour cela, trois réservoirs alimentent les fermes à l’aide d’un réseau de 15 km de tuyaux de fonte ; le grand réservoir  de Roz, contenant 10 000 m3 d’eau est situé à 30 m au-dessus des polders.

Il y eut également l’ouverture de carrières pour assurer l’empierrement des digues, comme celle du Palais à Roz sur Couesnon … Suite à l’inondation de 1869, la Compagnie fit établir entre la carrière de pierres de Roz et la digue à reconstruire un petit chemin de fer destiné au transport des matériaux …

 

Roz-sur-Couësnon..animée..les Réservoirs - Autres Communes

 

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L’association Doynel de Quincey et Touzard

 

Charles Désiré Doynel de Quincey (1793-1863) est un gentilhomme passionné d’agronomie, qui disait-on, préférait les goûts simples de la vie agricole. Il avait des connaissances très étendues en agriculture au point de solliciter une chaire à l’Institut Agronomique de Versailles.

Sa première expérience agricole avait été menée pendant vingt ans sur un domaine de Fromenteau de 500 à 600 ha aux environs de Chatillon sur Indre [22] .

Il perfectionne lui-même un type de charrue dite charrue néo-belge. Il s’était attaché à conserver les formes en général très bonne de la charrue du Brabant, tout en modifiant certaines pièces, par exemple en adoptant le soc américain, et en substituant la fonte au fer forgé, de façon à diminuer le prix de l’instrument (75 francs au lieu de 125 frs).

Avec certains de ses collègues ou amis – MM. Bouvattier, de Saint-Germain, Baron Travot [23] , Victor Bunel et Marchal, il dépose le 10 mars 1846 à l’INPI un brevet relatif à l’application de la cuisson de la tangue, des procédés propres à cuire les matières calcaires pulvérulentes, sans les faire changer d’état physique (référence 1BB3173).  

Par la suite, il se fixe sur Avranches, son pays natal, et après dix années de services toujours dans l’agriculture, il s’intéresse à la ferme des Quatre Salines située à Roz, conclut en 1852 un premier achat des Domaines puis après 1856, obtient de la Société Mosselman un bail de 12 ans pour 120 ha accompagnés de bâtiments - la surface totale était de l’ordre de 200 ha.  

Il participait volontiers à tous les concours agricoles ; il remporta une médaille d’or lors d’un concours agricole à Châteauroux pour sa charrue belge, une autre médaille d’or lors d’un concours à Rennes pour l’organisation de sa ferme sur les polders de Roz, ainsi que d’autres médailles d’argent et de bronze pour ses animaux ou ses produits agricoles exposés.

Il était l’auteur de plusieurs publications dans les Annales de l’Agriculture Française ;

-        Culture du colza dans la plaine de Caen

-        Chimie agricole, du pouvoir absorbant des sols

-        Machine à récolter les grains

Les autres agronomes viennent voir ses installations, ses travaux et ils les publient (de Gourcy, de la Morvonnais dans l’Association Bretonne année 1886, l’école Grandjouan dans Annales Agronomiques 1877)

Les deux témoins à son décès sont : le baron Raffron de Val [24] et Julien Touzard.

Une nécrologie détaillée est publiée à son décès dans les Annales de l’Agriculture Française de juillet 1863 ; l’auteur est Julien Touzard

Il demeure à Roz sur Couesnon au château de la Bosse (localisation face à la mairie ?).

 

Julien Touzard (1831-1915) est un ancien élève de l’école nationale d’Agriculture de Grandjouan ; à partir de 1857, il s’installe à Roz et loue une ferme de 30 ha de la Compagnie des Polders ; puis devient chef de culture des 120 ha de Charles de Quincey pour l’assister dans la gestion de la ferme des Quatre Salines ; au décès du comte en 1863, il prend la suite de l’exploitation des Salines et du Pas au Boeuf ; subira l’inondation de février 1869 ; en 1871, il a quarante ans et exploite 250 ha avec tout le perfectionnement voulu ; il produit de l’asperge sur plus de 50 ha ! Membre du Conseil Supérieur d’Agriculture, il sera fait chevalier de l’ordre national de la Légion d’Honneur, médaillé du Mérite Agricole ; il a reçu une mention honorable à l'exposition Universelle de 1878.

Auteur d’une « Notice sur les polders de la baie du Mont-St-Michel et sur les endiguements de la Compagnie des polders de l'Ouest » Paris 1876 .

Il demeure à Roz sur Couesnon, Le Palais, dit aussi Le Pavillon de Bellevue, avec sa sœur Louise Anne Touzard épouse Touzé (1833-1892) ; le nom de Palais subsiste sur les cartes avec un lieu-dit « Le Bas du Palais ».

J. Touzard était très proche de la famille Doynel de Quincey, devenu un ami, dans le travail agricole avec le comte Charles, puis après son décès avec la comtesse qui l’aida auprès de la Société des Polders de l’Ouest pour prendre la suite de la location de la ferme ; leur belle-fille Louise Philiberthe de Ballore, veuve de Henri de Quincey, était aussi une amie ; elle prit pension chez lui au Palais avec un enfant, cuisinière et jardinier (?) jusqu’à son décès en août 1896.

 

 

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La ferme des Quatre Salines

La ferme était l’une des plus grandes et l’une des plus belles du polder ; elle s’étendait sur 146 ha dès 1851 par la suite, on parlait de 350 ou 400 ha ? On y appliqua une succession raisonnée de cultures de sorte que les récoltes y présentaient une supériorité frappante par rapport au voisinage.

Le comte de Quincey y pratiqua l’enfouissement tous les trois ans d’une seconde coupe de trèfle, seul moyen pratique de procurer de la fumure sur ces terrains sur lesquels ne se trouvaient alors ni constructions, ni élevage, ni eau douce.

 

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Scène de labourage, avec sans doute la charrue de type belge

 

ROZ SUR COUESNON Vue Interessante : Très Très Bon état : +5273) - Autres Communes

Vue générale sur le Palais

 

La grande inondation du 28 février 1869

 

A - L’inondation des marais de Dol :

 

Syndicat des Digues et Marais de Dol-de-Bretagne.

Dol de Bretagne le 11 mai 1869 - A Son Exc. M. le Ministre de l'Intérieur,

Le Conseil Administratif du Syndicat des Marais de Dol.

 

Monsieur le Ministre,

Les marais de Dol, conquis successivement sur la mer depuis le XIe siècle, représentent une superficie de plus de 12.000 hectares occupés par les plus belles cultures. Ce vaste territoire, intéressant vingt-deux communes est couvert d'habitations, et son énergique et laborieuse population sert de pépinière à l'armée et surtout à la marine. Une digue de 36 kilomètres le protège contre la mer, et d'autres digues intérieures le mettent à l'abri des eaux douces.

Ces immenses travaux qui étaient exécutés avant 1780 par les Etats et les Souverains de Bretagne, furent négligés pendant les troubles révolutionnaires; de sorte que sur plusieurs points, la mer avait envahi le terrain conquis.

En présence d'un danger imminent, des hommes dévoués fondèrent en l'an VII, un syndicat, en vertu de la loi du 11 pluviôse an VI, et depuis cette époque, il a, été dépensé par l'association plus de 3 millions pour substituer des digues en pierres aux dunes rongées par les flots, Des canaux et des ponts écluses ont été créés pour dénoyer les marécages et assainir le pays aujourd'hui couvert d'habitants, et dont les impôts assurent à l'Etat un revenu considérable.

Les efforts des propriétaires des marais procurent au Gouvernement un autre avantage : en effet, la route impériale n° 155, de Caen à Saint-Malo, est assise sur la digue depuis Château-Richeux jusqu'au Vivier, sur une longueur de plus de 12 kilomètres, la route ne forme, pour ainsi dire, qu'une rue formée de trois chefs-lieux de communes et de grands villages.

Ainsi la conservation des digues intéresse à la fois la vie des citoyens, la fortune publique et l'existence d'une voie de communication importante. Jusqu'ici le syndicat a supporté seul les sacrifices dont l'Etat. a retiré d'aussi grands avantages; mais les marées de mars dernier ont tellement compromis la sécurité du pays et les ressources ordinaires de l'association sont insuffisantes pour conjurer le péril qui la 'menace.

En effet, il est constaté par le rapport du conducteur faisant fonctions d'ingénieur de la Société que par plusieurs brèches dans les digues en pierres, la mer a pénétré dans le marais en franchissant la route nationale n° 155, que les dunes qui sur une certaine longueur tenaient lieu de digues on pierres, ont été détruites sur plusieurs points et ont laissé passage aux flots qui ont menacé de détruire des villages entiers.

Le même rapport apprend que le sol de la grève, endroit des digues, s'est abaissé de plus d'un mètre, comme le constatent les échancrures existant sur les terrains herbus, qui ont en partie été épargnés par la mer.

La marche continue de ce phénomène est constatée par la comparaison de l'état actuel de la grève avec les plans de nivellement du même rivage, dressés sous la direction de M. Féburier, ingénieur en chef du Service hydraulique, le 20 mai 1851.

La nécessité de construire de nouvelles digues en pierres, sur une longueur considérable, en donnant à toutes les digues une plus grande élévation, résulte du même rapport du conducteur. Pour faire face à cette dépense, l'Assemblée générale des propriétaires de l'enclave a, dans sa séance extraordinaire du 22 mars 1869, voté une somme de 46.800 francs en sus du fond d'entretien.

Le budget normal du syndicat, ne permettant pas de disposer d'une somme de 10.000 francs indispensable pour solder les premiers travaux de défense, il a été nécessaire de recourir à un emprunt de cette somme qui a été autorisé par le préfet, le 1er avril 1869.

N'osant demander que, suivant les errements des derniers siècles, l'Etat prenne à sa charge la construction des digues neuves, dont l'entretien incomberait seulement au syndicat, le conseil administratif sollicite un secours extraordinaire qui permette de ne pas réaliser l'emprunt. Quand les populations sont atteintes par des calamités, épidémies, inondations, incendies, le Gouvernement vient généralement en aide aux victimes de ces désastres. C'est ainsi que tout récemment les cultivateurs dont les récoltes ont été détruites dans les Polders de l'Ouest (Compagnie Moselmann) par les ravages de la mer, dans les marées de mars, dont nous avons beaucoup plus souffert, ont reçu une première subvention de 5.000 francs.

Les pêcheurs de Granville et de Cancale, dont les bateaux ont fait naufrage pendant les mêmes tempêtes, ont également ressenti les effets de la sollicitude bienveillante du Gouvernement de Sa Majesté.

La position du syndicat des marais n'est assurément pas moins digne d'intérêt, surtout en présence des services qu'il rend à toute une contrée.

Le conseil administratif sollicite donc avec instance, un secours de 10.000 francs, le surplus de la dépense à faire, soit au moins 36.900 francs reste à sa charge sans compter une somme de 4.000 Francs affectée chaque année dans le budget à l'entretien des digues.

Les membres du Conseil, sont, avec respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence, les très humbles serviteurs.

 

Signé : Houitte de la Chesnais, président de l'assemblée générale et du conseil administratif, président du tribunal civil de Saint-Malo; Rouxin, vice-président de l'assemblée générale, vice-président du conseil général d'Ille-et-Vilaine, maire de Saint-Malo; Bossinot-Pomphily, membre du conseil général d'Ille-et-Vilaine; Deminiac, membre du conseil général d'Ille-et-Vilaine, maire de Dol; Jossseaume, juge de paix, vice-président du conseil administratif; Guibourg-Richard, maire de Cherrueix; Desrnot. maire de Mont-Dol; Tézé, maire de Hirel; Gaudeul, adjoint au maire de Saint-Méloir ; Garnier, ancien maire; Merdrignac, juge de paix à Pleine-Fougères; Moucet, percepteur à Saint-Servan.

 

L'Assemblée du Syndicat approuve cette demande et s'y associe à l'unanimité.

 

B – L’inondation des Polders de l’Ouest

L’inondation touche l’ensemble des polders ; à la ferme des Quatre Salines, pendant que tous les bras disponibles essayaient de sauver les bâtiments et les grains de la dernière récolte au moyen de buttes de terre, Julien Touzard faisait échapper du désastre un cortège de plusieurs centaines de mètres formé par trois ou quatre cents moutons, suivis d’une centaine de vaches et de plus de quarante chevaux, pour se réfugier sur ordre de la comtesse dans la cour du château de la Bosse …

Les digues s’étaient déjà rompues plusieurs fois, en 1815 puis en 1858.

 

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Les moutons traversant le village …

 

Analyse foncière

La concession de 1769 était de l’ancien régime ; celle-ci avait force de loi, mais les droits des usagers vont sérieusement contrarier les projets de Quinette, le concessionnaire ; les usagers utilisaient les grèves pour la pêche à pied ou pour le pacage des moutons ; parfois ils se les appropriaient en y construisant des pêcheries ou des salines [25] ; l’arrivée du cessionnaire qui cherche à endiguer les terrains pour les louer ou les revendre de façon privative, va bouleverser les habitudes ainsi que les règles de voisinage …

 

La concession de 1856 était constitutive d’un véritable droit de propriété, avec toutefois quelques réserves :

-        Les revendications de propriété des acquéreurs de bonne foi du précédent concessionnaire de 1769

-        Le retour à la mer et donc au domaine public maritime ; l’article 538 du code napoléon disposant que « les rivages, lais et relais de la mer … sont considérés comme des dépendances du domaine public », cette disposition étant d’ordre public et les terrains alors inaliénables.

-         La reprise de l’Etat pour les terrains qui ne seraient pas enclos à l’expiration d’un délai de 99 ans [26] .

La Compagnie des Polders de l’Ouest avait donc acquis les terrains et après délimitation et travaux d’endiguement les relouait à ferme  pour 100 frs l’ha par an ou bien les revendait à raison de 3 000 à 3 500 frs l’ha, alors que le prix de revient tous travaux compris était de 1 200 francs. L’Etat y accorde une exonération d’impôt foncier sur 40 ans ; les polders sont cadastrés, comme toutes les autres parties des territoires privés communaux.

Par décret du 30 novembre 1867, compte tenu des énormes travaux de canalisation du Couesnon, la Compagnie obtient le retranchement des 1115 ha situés à l’est du canal et l’exonération des travaux y afférents ; l’Etat reconnaissant l’utilité publique des travaux réalisés sur le Couesnon, en remboursera le coût à la Compagnie, et s’engagera lui-même de la poursuite de ces travaux. La concession, portant initialement sur 4 000 ha était donc réduite à 2 800 ha.

Une décision ministérielle de août 1883 ne permet pas aux digues des polders de s’avancer à moins de 1000 mètres du Mont Saint-Michel.

La question de la protection artistique ainsi que de l’insularité du Mont Saint-Michel est longuement débattue à l’Assemblée Nationale lors de sa séance du 27 janvier 1910 avec Maurice Spronck comme rapporteur et Charles Beauquier président de la société pour la protection des paysages de France [27] comme l’un des intervenants ; la même année, la Compagnie des Polders revend 116 ha au prix de 59 000 frs à l’Association des Amis du Mont ; en 1914, les Beaux-Arts obtiennent le déplacement vers le sud de la limite de concession des polders.

Aujourd’hui, la Compagnie est encore propriétaire de 1462 ha ; les autres propriétaires possèdent entre quelques 3 ou 4 hectares et au plus 80 ha. En tout 50 fermes sont en activité, de surface allant de 3 ha à 112 ha, en moyenne 30 à 40 ha, réparties sur cinq communes – Mont Saint Michel avec 384 ha – Saint Georges de Gréhaigne avec 485 ha – Roz sur Couesnon avec 1089 ha – Beauvoir avec 979 ha et Saint-Broladre avec 113 ha – total égale à 3050 ha –

Les digues et espaces communs des polders sont gérés par une association syndicale comprenant 90 sociétaires.

 

L’inversion des tendances :

Après deux siècles – 1769-1969 – pendant lesquels l’homme a œuvré dans un certain sens, celui de l’assèchement des zones humides et d’accroissement des zones cultivables, désormais, il veut agir autrement ; il se préoccupe alors de l’accélération de la sédimentation aux abords du Mont Saint Michel, il a le souci de respecter les zones humides pour y préserver la bio-diversité ; nous assistons en quelque sorte à une « inversion de marée » …

En 1983, on engage la démolition de la digue Roche-Torin construite vers 1860 ; la décision est prise à la suite de nombreuses études et de nombreuses concertations de supprimer cet ouvrage ; la digue avait eu pour effet de bloquer les sédiments, emportés par la marée, lors du reflux au sud d’une ligne Roche Torin – Mont Saint Michel, faisant ainsi progresser les herbus.

En 2006-2015, la digue-route du Mont est complètement modifiée ; elle avait eu aussi pour effet de favoriser la stabilité des sédiments au sud du mont en s’opposant à la circulation transversale de la marée entre le Mont et le littoral. On supprime le parking situé au pied du Mont, la digue d’accès est détruite et remplacée un pont-passerelle, l’ancien barrage (de la Caserne ?) est détruit et remplacer par un nouvel ouvrage conçu pour optimiser l'effet de chasse de la marée descendante et ainsi « nettoyer » l'estuaire immédiat du Couesnon des 570 000 m3 de sédiments qui l'encombrent.

 

La protection des lieux

L’abbaye du Mont Saint-Michel figure sur la liste de 1862 des monuments historiques classés ; d’autres constructions sur le Mont seront protégées par la suite.

En 1911, l’association des « Amis du Mont Saint-Michel » est créée par le peintre-graveur Henri Voisin.

La baie est inscrite depuis 1979 au patrimoine mondial de l’UNESCO ; la même année, eut lieu la création de l’association des Amis de la Baie.

Depuis le 14 octobre 1994, la convention de Ramsar s’applique pour la protection des zones humides.

Un classement est opéré en Zone de Protection Spéciale (ZPS) pour les oiseaux, comme site d'importance européenne et d'importance nationale majeure pour les oiseaux locaux, pour les migrateurs et particulièrement pour les hivernants.

Le réseau Natura 2000 s’applique à deux niveaux : site FR2500077 et site FR2510048.

Le Conservatoire du Littoral est intervenu en 2010 sur Tombelaine pour 3,8 ha et sur le polder de Roz et Saint-Méloir en 2012 pour 22,25 ha.

 

Désormais, l’insularité du Mont

Depuis donc quelques temps, il est question de redonner au Mont Saint-Michel son caractère insulaire, en  empêchant durablement l'accélération de l’ensablement et la progression des herbus.

Ainsi l’homme a changé d’avis : pendant des siècles, il n’a cessé de repousser la limite des terres exploitables et depuis peu, il considère comme essentiel de maintenir le caractère insulaire du Mont ; hier, on entendait les montois exaspérés de devoir regarder les horaires des marées pour rentrer chez eux et puis les pouvoirs publics de devoir dépenser autant pour seulement deux cents habitants [28] … Napoléon III dans son décret de concession Mosselman de 1856 considérait qu'il importait, dans l'intérêt de la fortune publique, d'encourager le dessèchement et la mise en valeur des lais et relais de la mer [29]

Désormais, on souhaiterait ne plus contrarier la nature, peut-être même laisser à nouveau libre cours au Couesnon, libre cours à sa folie … Certains iraient jusqu’à vouloir « dépoldériser » [30] !

 

Le Mont-Saint-Michel — Wikimanche

 

Ainsi va la nature … et puis l’homme …

Un point, tout de même, n’échappera à personne, c’est la beauté des lieux, le dégradé des couleurs, surtout dans les tons gris, avec les lignes dominantes horizontales d’où seul l’archange Saint-Michel se dresse ; chercherait-il lui aussi à défier la nature, et puis les flots qui devraient donc à nouveau battre à ses pieds ; non, il est là pour nous protéger, nous guider dans toutes nos intentions et nos idées, notamment celles que nous pourrions avoir concernant cette merveilleuse baie du Mont Saint-Michel …

 

                                                                                                Yves Duboys Fresney – juin 2020

 

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Sources :

*Rapport Portalis sur la dérivation du Couesnon – 21 juillet 1809 – Imprimerie Nationale -

*De l'état ancien et de l'état actuel de la baie du Mont-Saint-Michel et de Cancale, des marais de Dol et de Châteauneuf par l’abbé François Manet aux éditions Everat à Paris en 1839.

*Annales des Ponts et Chaussées 1845 - contentieux numéro 738 -

*L’Ame Bretonne – Les polders su Mont Saint Michel par Charles Le Goffic -1902

*La frontière de la Bretagne et de la Normandie près de l’embouchure du Couesnon par Henri Bourde de la Rogerie 1914

*Geneanet/Gallica/Wikipédia

 

Notes :



[1]   Il faut rapprocher le mythe de la disparition de la forêt de Scissy avec la légende de la disparition sous les eaux de la ville d’Ys, en baie de Douarnenez ou d’Audierne.

[2]   Curieusement, un dictionnaire illustré d’histoire naturelle prédisait auparavant que Cancale autant que Granville, continuellement exposé au vent ne pouvait avoir de parc à huitres ! (dictionnaire Pizetta 1890 éditeur Hennuyer Paris)

[3]   Voir le rapport sur les pêcheries ou bouchots de la baie du Mont Saint-Michel par P. Chevey, notes et mémoires numéro 44 de l’office scientifique et technique des pêches maritimes de juillet 1925.

[4]   60 000 francs, telle est le montant de l’indemnité annuelle que Melle Palix demanda à l’Etat pour avoir exploité à son compte la tanguière de Moidrey alors que la demanderesse s’en prétendait propriétaire …

[5]   Philippe Eloy (15xx-15xx) avait collaboré à la canalisation de la Mayenne et de la Vilaine ainsi qu’à des travaux maritimes dans les ports de Dieppe, Fécamp, Le Havre et Brest ; ici, au Mont Saint-Michel, le projet ne lui prit que six jours et la digue ainsi que la tranchée qui devaient conduire les eaux du Couesnon depuis les Pas au Bœuf, à travers les herbus de Normandie à l’est du Mont jusqu’à la pointe Carolles n’aurait coûté curieusement que 12 000 livres !

[6]  Humphrey Bradley (1584-1639 ?), ingénieur spécialisé en hydraulique et entrepreneur hollandais, originaire de Bergen-op-Zoom, petit port au nord d’Anvers ; nommé en France en 1599 Maître des digues et canaux du royaume, il avait obtenu de Henri IV et Sully des édits de 1599 et 1607 lui accordant le privilège de l’assèchement des lacs et marais de France – voir « L’assèchement des marais en France au 17ème siècle » par Raphael Morera aux Presses Universitaires de Rennes – Bradley travailla en 1620 sur le marais Vernier dans la dernière boucle de la Seine.

[7]  Les options de reprendre les eaux des deux autres rivières la Sélune et la Sée et puis de percer l’isthme de Châteauneuf ont été tout à fait hypothétiques. En outre, les frais d’exécution parurent très élevés, de l’ordre de 1 800 000 livres. Enfin, l’endroit exact de raccordement à la Rance nous parait imprécis : moulin de Beauchet, Châteauneuf, Miniac ? Par la suite, un certain M. Bocquet, ancien ingénieur à Paris, sera le dernier qui ait pensé à faire l’entreprise de la déviation du Couesnon vers la Rance. Il écrivit à cet effet en 1819 au préfet de Rennes qu’il était prêt à réaliser de suite les fonds nécessaires : mais la permission d’opérer ne lui ayant pas été accordée, la chose en est encore cette fois restée là …

[8]   On parla aussi d’utiliser la baie de Saint-Malo !

[9]   En France, dans la période 1920-1930, il y eut deux projets de production d'électricité par des usines marémotrices, au Paluden sur l'Aber-Wrac'h au Finistère et sur l'Arguenon dans les Côtes-d'Armor ; mais d'autres projets, souvent d'usines de très fortes puissances, ont été envisagés et par la suite abandonnés, notamment le projet de la baie du Mont-Saint-Michel.

[10]  Charles Duboys des Sauzais habitait à Avranches rue des Chapelières et y épousait le 3 septembre 1793 Reine Marie Louise Angélique Maillard, fille de Jean-Baptiste Maillard, avocat, et de Marguerite Desboulets (née à Avranches paroisse Saint-Gervais, le 7 août 1768) ; ils eurent quatre enfants :

Il fut ensuite nommé ingénieur en chef le 1er floréal an 10 – 1802 - , et chargé du projet de canal de jonction de la Vire à la Sélune, dans la Manche, puis compte tenu des difficultés d’exécution de ce projet, envoyé le 1er floréal an 11 dans le département de Jemmapes (Belgique).

[11]   Claude-Adhémar André Theuriet (1833-1907), est un poète, romancier et auteur dramatique français.

     « Tante Aurélie » est une fiction, publiée chez Charpentier et Fasquelle Paris 1884.

[12]   Le 5 avril 1800 (5 germinal an VIII), la générale Hoche est plus intéressée à acheter la terre et le château de Gaillefontaine (76), qu'elle conservera  jusqu'à sa mort, survenue à Paris le 12 mai 1859.

[13]   Apparemment originaire de Bourg-Fontaine dans l’Aisne ; le nom est écrit tantôt avec un seul L, tantôt avec deux …

[14]   La formule de vendre une certaine surface « à prendre au choix de l’acquéreur » n’est pas satisfaisante sur le plan juridique ; le bien vendu n’est pas déterminé ; il est certes déterminable mais la clause est potestative car dépendant non pas d’un fait ou acte extérieur mais de l’acheteur lui-même ; la détermination en plus n’avait pas semble-t-il été encadrée dans un certain délai ; les avocats diront plus tard que l’acquéreur ne pouvait solliciter aucun dommage et intérêt tout et autant qu’il n’avait pas fait opérer cette détermination.

[15]   Elle eut aussi à soutenir à partir de 1875 un procès en pétition d’hérédité émanant de la famille éloignée mais légitime de son père, elle-même étant une enfant naturelle – Tribunal de la Seine du 13 juin 1876 - Cour d’Appel de Paris du 14 juillet 1879 – Cour de Cassation 28 février 1881 -

[16]   Nous avons la certitude que les terrains Thomas étaient inclus dans la concession Mosselman.

[17]   On peut encore citer comme cause du modificatif : les difficultés techniques et financières rencontrées dans les travaux de canalisation de l’embouchure du Couesnon et puis à n’en pas douter, un motif de transfert d’une importante indemnité au profit des concessionnaires pour travaux d’intérêt public réalisés ; aussi cette année-là le décès de Mosselman et puis la substitution de la Compagnie des Polders de l’Ouest aux signataires de la convention de 1856 …

[18]   Edward-Charles Blount (1809-1905) est un financier et diplomate britannique. ; il sera président du conseil d’administration de la Compagnie, sans doute à la suite de Dailly.

[19]   Sans aucun doute Louis Belmontet 1798-1879) un poète et un homme politique français de tendance bonapartiste.

[20]   La famille Teisserenc de Bort est originaire de Trappes dans les Yvelines. Pierre-Edmond T de B (1814-1892) est polytechnicien ; il possède une fortune considérable (manufacture de textiles à Châteauroux, administrateur des chemins de fer Paris-Lyon Méditerranée et des chemins de Fer de Sarragosse à Madrid, des docks de Marseille, des mines de Mokta-el-Hadid ; son portefeuille d’actions représente une valeur de plus de 5.300.000 francs-or de l’époque ; il fut député, sénateur, ministre de l’agriculture et du commerce puis ambassadeur à Vienne. Son fils Léon créa la météorologie nationale.

[21]   A partir de la même concession que celle du Mont Saint-Michel remontant à 1856 d’une surface de 900 ou 1025 ha.

[22]   Le domaine était situé sur la commune de Villiers la Cotonnerie (36) en bordure des bois de la Chanteloup.

[23]   Victor-Marie, baron Travot (1810-1882), est un militaire et homme politique français.

[24]   Louis Lucien Marie baron Raffron de Val (1819-1891) né à Saint-Malo, décédé à Vildé la Marine, fils de Cyprien Joseph Raffron de Val (1776-1854) et de Clarisse Blaize de Maisonneuve (1795-1877), domiciliés à Paramé, à Le Banneville direction du Pont-Robert  puis malouinière de la Barbinais ? - , lui propriétaire exploitant à Vildé, bienfaiteur de l’église, syndic en 1880 de l’association  des digues et marais de Dol .

[25]   Le problème des usagers locaux se retrouvaient dans les forêts royales puis domaniales et il y eut beaucoup de réticences à les voir disparaitre …

[26]   Cette clause devait provoquer des confusions avec la concession elle-même parfois dénommée «concession de 99 ans ».

[27]   Pendant les années 1910-1920, le Mont Saint-Michel est un sujet de préoccupation majeur pour l’association, avec la protection des remparts, les risques de surélévation des immeubles et aussi  l’endiguement des polders environnants ; l’association relaye les doléances de l’association des Amis du Mont …

[28]   M. Mauduit fait en 1886 un décompte à 700 000 francs ; cette dépense relative aux 200 habitants du Mont , dit-il, ramenée aux 37 millions de français atteindrait disait-il un chiffre fantastique de 130 milliards !

[29]   Cette politique allait dans la continuité de celle des rois de France depuis Henri IV avec Humphrey Bradley jusqu’à Louis XVI …

[30] On parlait autrefois de « dénoyer » les marais ou encore d’ « exonder », et maintenant de « dépoldériser » ! A chaque instant, son vocabulaire ! … et ses idées !