Des recherches agronomiques à Terre-Neuve

           

L'agronomie s’est depuis toujours penchée sur les sciences utiles à la pratique et la compréhension de l'agriculture.

Un moment donné, au milieu du 19ème siècle, des recherches eurent lieu à Terre-Neuve pour faire l’usage comme engrais en agriculture, des déchets de poissons ou « effars », riches en azote et phosphate ; le premier engrais phosphaté employé par l'agriculture française fut le noir animal ou noir d’os, substance riche en carbone et diverses substances minérale ; par la suite, on s’orienta dans les années 1820-1830 vers l’usage du guano, importé d’Amérique du Sud ; puis enfin vers l’exploitation du phosphate minéral destiné à l’industrie mais aussi accessoirement à l’agriculture.

Henri Louis Duhamel du Monceau (1700-1782) avait été le premier à évoquer l’usage des os d’animaux dans l’agriculture, puis il y eut les travaux de Théodore de Saussure (1767-1845) sur la formation de l’acide carbonique dans les végétaux . Dès 1832, à Donville les Bains, la maison Dior, d'abord spécialisée dans la fabrication et le commerce du noir animal et dans l'industrie des os, s'adonna ensuite à l'importation des guanos du Pérou et à la fabrication du guano dissout avant de s'occuper de l'exploitation des phosphates et de leur transformation en superphosphates. 

I – Lors d’une séance de 1853, la Société Royale et Centrale d’Agriculture reçoit et donne lecture d’une note du comte de Gasperin, membre de l’Académie des Sciences, sur l’importance de l’engrais tiré des poissons et sur la quantité que l’on pourrait en faire venir de Terre-Neuve où il existe une masse immense de débris de ces animaux.

Une lettre d’un capitaine Gautier fait connaitre que sur 700 000 quintaux de poissons pêchés à Terre-Neuve, 350 000 seulement sont salés et importés ; 350 000 sont rejetés ; avec ces derniers, on pourrait obtenir 100 000 quintaux de poudre de poisson qui formeraient un engrais égal en qualité au guano. Un armateur de Saint-Malo a déjà établi une fabrication de ce produit à Terre-Neuve, et sollicite du gouvernement des mesures qui encourageraient cette importation en l’assimilant à celle du poisson salé. Il s’agit en cette circonstance, d’accroitre le fret de notre marine, et par conséquent le nombre de marins qui se formeraient à cette école. Si l’on importe des substances sous forme de chair de poisson, on en importerait en fait sous forme de blé, en employant ce nouvel engrais à l’amélioration de nos cultures.

Les membres de la Société Royale font alors plusieurs observations :

-        Que en effet, cette espèce d’engrais doit offrir d’assez grands avantages, notamment par la quantité de matières osseuses qu’il renferme ; il a été montré que les écailles se rapprochent beaucoup de la compositions des os ; cet engrais paraît même rentrer plus que le guano dans les conditions des engrais ordinaires, en ce sens qu’il est d’une décomposition plus lente et qu’il doit contenir un plus grand nombre de principes différents s’il a été convenablement préparé pour être un bon engrais.

-        Que l’importation et l’adoption d’un tel engrais seraient très précieuses pour notre agriculture. Il faut rappeler les encouragements donnés par la Société – Royale – à l’emploi des débris d’animaux morts ; il avait déjà été signalé l’application des résidus de harengs ; enfin que des jeunes chimistes – dont un M. Moussette - se sont rendus à Terre-Neuve pour examiner ces résidus de poissons et en ont signalé les propriétés utiles.

-        Qu’il y a deux ans, un capitaine d’artillerie s’était intéressé sur la manière de préparer les matières dont il s’agit ou des matières analogues ; des analyses ont été faites en laboratoire et elles ont démontré la richesse de cet engrais.

-        Que les procédés sont suivis à Terre-Neuve pour la fabrication de ce produit ; on fait cuire les poissons ou les débris de poissons à la vapeur, on dessèche les matières, on les met sous la presse, on les broie et les pulvérise ;

-        Que l’emploi des engrais de poisson a été visé dans le traité de chimie de sir Humphry Davy (1778-1829)

-        Qu’il s’agit de savoir au point de vue économique quels seront les prix de revient et les quantités livrables à l’agriculture.

II – Dans le même temps, le Journal Général d’Horticulture publie une note sur l’engrais de poisson signée à nouveau par M. de Gasperin.

Dans les pays maritimes du Nord, la Scandinavie, Terre Neuve, on se sert depuis longtemps des débris de poissons pour fertiliser la terre. L’idée d’étendre cet usage à l’Europe et d’en faire un grand commerce est venue, il y a quelques années à M Gautier, commandant le navire à vapeur Le Véloce sur la station de Terre-Neuve.

Le gouvernement de Terre Neuve lui demanda une note où il exprima ses idées, transmise le 8 août 1853, publiée dans le Journal de la Société d’Agriculture d’Angleterre, volume 14 page 394, et il n’est pas douteux que les Anglais ne se mettent bientôt en devoir d’exploiter cette nouvelle source de richesse, sous l’impulsion du baron Liebig .

Cependant, les Français n’ont pas été oisifs non plus ; un armateur de Saint-Malo avait déjà fait dès 1851 des essais de fabrication du nouvel engrais et l’a soumis à l’analyse chimique, qui accuse en richesse de 12 à 15% d’azote, et aussi à l’attention du gouvernement auquel il demande les mesures législatives qui pourraient favoriser cette nouvelle branche d’industrie en favorisant son introduction ; le gouvernement fera ainsi une chose utile à notre agriculture et à notre marine et nous devons faire des vœux pour que nous soyons bientôt doté de cette ressource importante.

L’argumentaire développé parle aussi d’appliquer à l’importation du nouvel engrais les faveurs que le gouvernement accorde à l’importation du poisson salé, c’est-à-dire les primes ; enfin, personne n’ignore les difficultés que les anglais émettraient à cette nouvelle activité du fait des contraintes imposées aux français par le traité d’Utrecht, limités à la pêche du poisson, à l’exclusion à tous autres animaux comme par exemple le homard…

III – Le 18 décembre 1856, l’Académie des Sciences publie une note de Charles de Molon (1809-1886) sur l’usage des phosphates minéraux et sur l’industrie des farines de poisson comme engrais.

Précédemment, lors d’une séance de 1852, la même Académie des Sciences avait reçu M. A. de Romanet pour traiter « Du noir animal résidu de raffinerie, de sa nature, de son mode d’action sur les végétaux, de son emploi en agriculture et des avantages économiques qui doivent résulter de cet emploi. »

La famille de Molon, originaire du Finistère, s’est installée à Saint-Malo ; son père René de Molon (1778-1853) y a été nommé agent général du cadastre et décède à Paramé ; il eut huit enfants dont Charles est l’aîné : né à Rennes le 27 mai 1809, ancien élève de Saint-Cyr, promotion 1826, après une courte carrière militaire, il se consacre dès 1836 à l’étude de l’agriculture ; l’étude des phosphates minéraux ou fossiles l’amène aux substances marines, aux phosphates animal ; marié en 1836 puis père de trois enfants ; son frère, Félix de Molon (1811-1883) ancien polytechnicien, général d’artillerie, se retire à Saint-Malo en s’occupant de l’hôpital général ;

Vers 1850, Charles de Molon affréta des navires, commissionna des agents et fit faire à ses frais de lointaines explorations ; il créa à Terre-Neuve un établissement important pour l’exploitation des déchets de poisson ; il sollicite du gouvernement des mesures qui encourageraient cette importation en l’assimilant à celle du poisson salé ; il affréta spécialement un navire Le Neptune de Saint Malo pour prolonger à Terre-Neuve ses différentes expériences agronomiques  et un de ses frères se chargea de faire l’exploration ; le résultat fut de constater que la quantité de débris de poisson abandonnée chaque année et accumulée sur les graves de Terre-Neuve est considérable et qu’elle peut être facilement et avantageusement utilisée. En 1851 ou 53 ? , il fonda dans le port de Concarneau une vaste usine pour utiliser les déchets considérables des fabriques de conserves de sardines et les transformer en engrais phosphatés ou poudre de poisson.

Il aurait été le premier à livrer aux agriculteurs le phosphate de chaux naturel, soit en nodules, soit pulvérisé, et à en faire une exploitation industrialisée ; premier en France, mais semble-t-il déjà développé en Angleterre . Des brevets furent enregistrés les 22 mai 1856 et 14 mai 1857.

En 1853, il achète 100 hectares de terres en friches à Coray et Leuhan – Finistère - pour y appliquer ses méthodes agronomiques et procédés nouveaux.

Les expositions universelles de Londres de 1851 puis de Paris en 1855 font état de ces avancées agronomiques sur les engrais et sur les phosphates.

Curieusement, les communications faites par le comte de Gasperin en 1853, citée plus haut ne mentionne jamais son nom ; et pourtant c’est bien lui qui affrète des navires, mène des expéditions à Terre-Neuve, appointe des chimistes, finance des installations,  le tout à ses frais ; il y a peu de doute que l’armateur de Saint-Malo dont on a parlé serait en fait Charles de Molon lui-même …

Mais par la suite, la situation se détériore ; il sera au cœur de ce que l’on a appelé « la polémique des phosphates » et doit lutter contre la presse agricole ; il défend le simple procédé de broyage et de pulvérisation des os et même des minéraux, alors qu’il a été prouvé que seul le procédé chimique d’arrosage par de l’acide sulfurique permet l’assimilation par les plantes, avec ce que l’on a appelé les superphosphates. En réalité, ce qui lui fut favorable dans les sols acides et granitiques du Finistère, ne le sera pas forcément dans les autres régions.

Les brevets furent annulés par le Tribunal de la Seine du 9 juin 1860 confirmé par la Cour d’appel le 17 mai 1861, au motif que la pulvérisation des phosphates ne constitue pas une nouveauté…

Une commission des engrais est instaurée au Ministère de l’Agriculture pour clarifier la composition des engrais mais aussi en déceler et supprimer les fraudes ; le 26 novembre 1864, Ch. de Molon y fait une déposition pour s’expliquer sur la question des phosphates et confirmer les fraudes qu’il avait lui-même dénoncées précédemment auprès des pouvoirs publics .

En parallèle, il continue à publier : « Fertilisation du sol par le phosphate de chaux fossile ». 1860 - Panckouke, Paris, 48 p. ; puis « l’Agriculture et le Phosphate de Chaux, notice sur les travaux et les recherches de M. Ch. de Molon » Coulommiers 1877 ; mais les explications données ne sont plus d’actualité …

La revente à une compagnie financière des établissements de Concarneau et de Terre-Neuve devait lui rapporter 282 000 francs mais il n’en fut jamais réglé, par suite de la faillite de son cessionnaire . Ainsi s’achèvera l’exploitation des deux usines et de même l’espoir d’un nouveau commerce Terre-neuvien, complémentaire à celui de la morue…

Malgré une relatif échec scientifique mais aussi financier, Ch. de Molon recevra à l’exposition générale d’agriculture de 1860, une grande médaille d’honneur ; et aussi à l’exposition universelle de Paris de 1867 pour ses « découverte et exploitation du phosphate de chaux fossile et l’application de ces phosphates à l’agriculture à l’état de poudre naturelle » .

 

                                                                                                                                 Y.D.F.