A Saint-Malo, quand la morue se mêle de tout

 

La grande aventure de la morue dura 500 ans, depuis la découverte du Nouveau Monde jusqu’en 1994 date de fermeture par le Canada de ses eaux territoriales.

Au tout début, le poisson était si abondant que l’on parlait parfois de pêche miraculeuse. Au fil des siècles, ce que l’on dénommait « la grande pêche » s’est développée, devenant un enjeu économique majeur pour toute l’Europe ; on parlait alors à son sujet de « l’or blanc » . Par la suite, arriva le temps du chalut et puis au final le temps de la surpêche … Pendant cette longue période, la morue se retrouvait partout, elle était omniprésente, dans tous les ports, dans toutes les gares, toutes les boutiques, tous les menus des hôtels et restaurants, tous les garde-mangers, dans toutes les assiettes …

A Saint-Malo, qui se disait la capitale des terre-neuvas [1] , la morue prenait une place spécialement importante ; plus de la moitié de la ville vivait de cette activité ; à certaines années, plus de cent navires [2] quittaient le port malouin pour traverser l’Atlantique en direction de Terre-Neuve ou du Groenland [3] .

Voyons donc les points essentiels de cette morue qui se mêle de tout ou, comme on le disait alors, « cette molue [4] qui se mêle à tout » !

 

 

 

Le séchage de la morue, un droit seigneurial 

 

A Saint-Malo, la morue dès le Moyen-âge faisait parler d’elle [5]

Les terrains dits des Champs Vauverts, proches des remparts et de la tour du même nom, étaient initialement une garenne épiscopale ; l’évêque étant le seigneur des lieux y faisait exercer ses droits de séchage de la morue, à cet endroit-ci, mais hors les murs ; nous avions là une première sécherie connue .

Pendant ce temps, malheureusement l’évêque laissait les remparts sans entretien ; il refusait les réparations, ainsi que la création de nouvelles défenses de la ville ; il s’en suivra en 1362 une révolte malouine, avec la mort d’un clerc, et la destruction de la sécherie de poissons ; l’évêque [6] , associé à son Chapitre, devra céder devant les prétentions de la Commune Jurée soutenue par les bourgeois …

Des difficultés réapparurent en 1496 ; les représentants de la Ville cessèrent de comparaître au Chapitre ; ils dressèrent un mémoire des griefs qu’ils reprochaient à l’administration du Chapitre et s’octroyèrent le droit d’établir une Maison de Ville ; les chanoines présentèrent à leur tour un mémoire renfermant en 39 articles les diverses attributions, droits et coutumes de la seigneurie de Saint-Malo ; parmi eux, le droit de pêcheries et de sècheries ; par la suite, pour conclure ce long conflit , un édit de la duchesse Anne de Bretagne de 1513 retire à la seigneurie épiscopale un certain nombre de droits et privilèges au profit de la Communauté de ville et répartit les attributions respectives .

Le droit de séchage, avec les grandes découvertes, allait prendre une nouvelle dimension ; les Champs Vauverts quant à eux,  servirent à la défense de la Ville ; par arrêt du Parlement du 18 juillet 1624, le Gouverneur se fait reconnaître la propriété exclusive de cette place ; les remparts furent alors renforcés par des contreforts, glacis et échauguettes, en vue de l’installation d’un service d’artillerie [7] .

 

Les Champs Vauverts, première sécherie à l’origine

 

Avec la découverte du Nouveau Monde, celle de Terre-Neuve …

 

Avec les grandes découvertes, le monde, le vieux-monde, allait changer, la pêche à la morue également … Les malouins découvrent la pêche à Terre-Neuve, dès avant 1519 [8] , avec toujours la nécessité du séchage ; la pêche à la côte de Terre Neuve organisait un séchage sur place [9] , mais sur le Grand Banc, la morue était rapportée verte, seulement salée et destinée à être séchée ; il s’agissait d’un séchage naturel, à l’air libre, au sol sur des graves ou sur des vignots [10] .

Quand les navires rentrent à Saint-Malo, en retour de pêche, alors recommence comme chaque année « la grande affaire du séchage » ; on doit y faire appliquer les règlements ainsi que les prohibitions : vider les saumures ailleurs que sur le sable ou si bas sur la grève que la mer puisse emporter le déchet ; et puis défense à l’avenir de mettre la molue à sécher au cimetière [11] ;  on voit jusqu’à permettre à des prisonniers d’aller tourner et retourner les morues au Sillon : la Justice elle-même le comprend ; on laisse étendre ce poisson non seulement au Sillon, au Talard, au Bé, sur les rochers qui entourent la ville, mais encore sur les murs, les tours – et donc sur les remparts de la ville, et aussi au haut des maisons ; on épargne qu’aux seuls en-bas les maisons habitées ; encore est-il que de porte en porte, la morue trempe pour les besoins journaliers dans un bac, pour ensuite en rejeter les eaux putréfiées dans la rue ...

C’est tout cela que les malouins du temps nommaient eux-mêmes « l’infection des molues » [12] .

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Un privilège pour cette activité : l’exemption de la gabelle

 

Le Roi de France, Philippe de Valois, établit en 1342 l’organisation du sel et de son impôt, la gabelle, avec des « greniers à sel » dans toutes les provinces qui dépendaient du domaine de la Couronne, ceci dans la même loi qui l’avait établie sur le trône, dénommée la loi salique [13] . Les pays exempts, ou pays de franc-salé, sont les provinces qui ne subissaient pas l’impôt avant leur rattachement à la couronne ; ils étaient donc exemptés de tout droit de gabelle ; parmi eux, il y avait la Bretagne. L’argument de l’exemption est que ces pays étaient en principe eux-mêmes producteurs de sel, et que donc ils n’avaient pas à payer de taxes sur leur propre production.

Saint Malo eut sa propre exemption de gabelle, par lettre de franchise de Charles VI de 1395, confirmée lors de l’union de la Bretagne à la France, par Charles VIII en 1488.

Le sel était depuis toujours une matière strictement nécessaire pour la conservation de la morue pendant les longues périodes de pêche ainsi que le retour en métropole. Les quantités de sel nécessaires étaient suffisamment importantes pour considérer en l’espèce un véritable avantage de traitement des bretons sur les autres provinces. Exempts de gabelle sur leur propre sel, ils obtenaient aussi des exemptions pour le sel importé des autres régions, celui de Charente ou de Méditerranée. Au 18ème siècle surtout, les habitudes pour le retour de pêche consistait à débarquer la morue à Marseille, à l’époque un grand port de décharge, et de revenir – remonter – au port d’attache chargé de sel, et de vin et autres produits de cabotage …

Une aubaine donc pour les bretons, par contre les normands n’apprécièrent ni le paiement de la gabelle [14] , ni le tirage au sort des places de pêche pour Terre-Neuve organisé à Saint-Malo ; ils allèrent pêcher au Grand Banc pour de la morue verte qui malheureusement – double peine - nécessitait plus de sel que la morue sèche ! [15]

 

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Honfleur, le Grenier à Sel

 

Un avantage également avec les primes

 

Les premiers « encouragements » à la grande pêche apparurent sous Colbert [16] , puis furent spécialement créés en 1767, avec d’une part les primes à l’exportation, pour uniquement les colonies [17] , et d’autre part les primes d’armement, calculées d’abord selon le nombre de navires envoyés à Terre-Neuve, puis selon le nombre d’hommes embarqués.

En 1785, les primes à l’exportation sont étendues aux livraisons en Europe – Espagne, Portugal, Italie … Pendant la Révolution et l’Empire, elles sont suspendues, avec pour raison principale que Terre Neuve mais aussi les colonies étaient devenues inaccessibles. Puis au cours du 19ème siècle, elles seront régulièrement accordées, pour un temps donné, mais toujours renouvelées.

Sous l’influence de ces primes, la grande pêche se développait ; l’idée était de soutenir ce qui constituait une véritable pépinière de marins, ce qui en assurait leur apprentissage ; l’autre argument était de compenser le grand éloignement des français par rapport aux lieux de pêche, et puis de compenser l’impossibilité pour eux depuis le traité d’Utrecht de 1713 de laisser sur place des installations fixes ; on réfutait bien sûr l’idée de seulement protéger les intérêts particuliers d’une industrie particulière.

Certaines années, 12 000 hommes partirent pour Terre-Neuve ; en 1840, le montant total des primes s’était élevé à 4 781 000 francs.

 

La morue, une nourriture européenne

 

La morue était une nourriture nationale, un produit alimentaire de base présent dans tous les foyers ; elle était simple, d’un transport facile, nutritive, hygiénique et représentait un complément indispensable aux autres aliments locaux composés surtout de pain, de légumes et de féculents [18] ; elle passait pour être un met « rustique » mais de nombreuses recettes la rendirent plus « sophistiquée » ; de plus, elle correspondait aux exigences des règles de jeûne imposées par la religion [19] .

Elle était aussi plus généralement européenne ; la morue anglaise, hollandaise ou norvégienne, avec les îles Lofoten, se commercialisait dans toute l’Europe du Nord ; la morue portugaise et française dans l’Europe du sud et dans les colonies.

La décharge avait lieu dans les ports de l’Atlantique et de la Méditerranée ; les marchandises remontaient tous les cours d’eau au moyen de gabarres jusqu’aux endroits les plus reculés. L’Italie se faisait livrer à Libourne ou Gênes en passant par Marseille [20] ; la Suisse en recevait dans tous les restaurants portugais ; l’Espagne préférant se tourner vers l’or des Incas, se faisait livrer par les anglais ; les autres pays, France, Angleterre, Portugal, Norvège, Pays-Bas étaient à la fois producteurs et consommateurs.

L’on a prétendu que la morue de Terre Neuve avait été un levier par lequel l’Angleterre prit sa part de la richesse du nouveau monde espagnol [21] ; en effet avec la mise en place d’un commerce triangulaire, les anglais se lancèrent [22] dans la pêche à Terre Neuve pour aller livrer la morue séchée en Espagne et dans tous les pays du sud et en revenir chargés par le troc de toutes les denrées recherchées de ces pays-là .

 

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Le tirage au sort des places de pêche

 

L’attribution des places de pêche dans les baies de Terre-Neuve – le « French Shore », fut souvent dans le passé source de difficultés . Sous l’ancien régime, la règle applicable, établie à l’origine par les malouins, était celle du premier venu ; mais des conflits sur le choix des places eurent lieu ; il fallut alors réglementer tant la date du départ que les circonstances de l’arrivée. Avec la Révolution et l’Empire, les activités de la pêche à Terre-Neuve cessèrent pour un temps, mais à la reprise, après 1815, un système de tirage au sort des places de pêches fut mis en place pendant tout le cours du 19ème siècle, jusqu’à l’abandon des lieux de pêche au profit de l’Angleterre en 1904.

Le tirage au sort se réalisait à  Saint-Servan, dans les locaux de l’Hôtel de la Marine. ; la première séance eut lieu le 18 décembre 1814, puis un 5 décembre tous les cinq ans ; par la suite le 7 février 1832 et enfin sous le régime du décret du 2 mars 1852, un 5 janvier toujours tous les cinq ans.

Les armateurs ayant l’intention d’armer pour la pêche à la côte de Terre-Neuve en font la déclaration en indiquant le nombre et le tonnage de leurs navires. Un tableau est dressé, divisant en trois classes les navires inscrits : ceux de 142 tonneaux et plus avec 25 hommes et plus d’équipage, ceux de 90 à 142 tonneaux avec 20 hommes et plus, enfin ceux inférieurs à 90 tonneaux avec 15 hommes et plus. Sur un autre tableau, figurent toutes les places de pêches à attribuer. Les noms des navires sont mis dans une urne. Au fur et à mesure qu’un bulletin sort, l’armateur du navire désigné choisit une place dans la série correspondante.

Les pêcheurs français, essentiellement les normands, vinrent aux séances d’attribution des places, il y avait pour cela beaucoup de monde sur le quai Solidor mais peu à peu, pour différentes raisons, cette pêche à la côte, productrice de morues sèches, et donc ce tirage au sort perd de l’intérêt, les pêcheurs préférant alors se consacrer exclusivement à la pêche au large, aux bancs, productrice de morues vertes …

 

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Saint-Servan, le quai Solidor

 

Un port adapté à la pêche à la morue

 

Dans les années 1870, les armateurs de Saint-Malo réclament un bassin à flot pour l’hivernage des terre-neuviers [23] : la demande consistait de transformer le bassin intérieur ou « mare aux canards » en un vrai bassin à écluse, le futur bassin Jacques Cartier ; ils faisaient cette demande pour grouper et remiser l’hiver les navires revenant de Terre-Neuve en évitant les échouages éparpillés dans les moindres abris de la baie ou de la Rance .

Rapports et délibérations – Ille et Vilaine – Conseil Général – Ports de Saint-Malo et de Saint-Servan - Utilisation du réservoir intérieur formé par la digue de réduction. —

 

Délibération du 26 août 1873 :

« Un travail présentant un caractère très marqué d’utilité générale avait été proposé par la Chambre de Commerce de Saint-Malo, sur l’initiative de M. Lemoine, armateur de la ville [24] .

La chambre de commerce demande l’établissement d’une communication entre le port et la retenue d’eau formée par la digue insubmersible au moyen d’une écluse simple, permettant l’entrée des navires tirant au plus 4 mètres d’eau.

Monsieur le Préfet vous a rendu compte des premières formalités remplies pour cette affaire qui, toutes, ont été favorables ; plus récemment, l’enquête, ordonnée par M. le Ministre des travaux publics, a eu lieu à Saint-Malo, et la commission chargée du dépouillement de l’enquête a demandé à l’unanimité la construction d’une écluse simple, avec porte d’Ebi et de flot, telle qu’elle est figurée au plan de MM les ingénieurs.

Il ne reste donc plus qu’à obtenir l’approbation du conseil général, des ponts et chaussées et l’allocation d’un crédit.

Votre commission vous propose d’insister, afin d’obtenir du Gouvernement la prompte exécution de ce travail. »

 

Nouvelle délibération du 19 octobre 1874 :

« La Chambre de Commerce de Saint-Malo, conformément à une opinion émise par M. Lemoine, armateur de cette ville, a demandé, à la date du 18 décembre 1872, que l'administration voulût bien exécuter les travaux nécessaires pour que les bateaux de Terre-Neuve puissent être remisés dans l'enceinte de la digue de réduction du bassin à flot. 

Invités à donner leur avis sur les travaux demandés et sur le chiffre des dépenses qu'ils entraîneraient, les ingénieurs ont fait connaître par un projet dressé à la date du 11 mars 1873 qu'au moyen d'une somme de 300,000fr. et en utilisant deux des portes destinées à la petite écluse, il serait possible de transformer deux des pertuis du Tallard en une écluse à porte d'Ebe et de flot de 13 m de largeur entre les bajoyers et de 9 m 50 de profondeur sur le radier, de manière qu'aux environs des pleines mers de morte-eau des navires d'un tirant d'eau maximum de 4m à 4m50 pourraient, pénétrer dans le réservoir ; que si le commerce ne voulait pas se contenter de 3 ou 4 jours par chaque « syzygie » pour les communications avec le réservoir, il serait possible, moyennant un supplément de 160,000 fr. , d'ajouter un sas de 75 m de longueur, pour lequel on utiliserait les deux autres portes de la petite écluse remisées sous les hangars de l'Administration.

On construirait en même temps deux nouveaux pertuis.

Appuyé par les conseils municipaux de Saint-Malo et de Saint-Servan, ce projet, qui présente le plus grand intérêt pour le pays, a été soumis, du 1er au 30 juin 1873, à une enquête d'utilité publique, conformément à une décision ministérielle du 5 mai précédent.

L'enquête ayant été favorable, une décision ministérielle du 8 janvier 1874 a autorisé l'étude et la mise aux conférences d'un projet définitif. Ces formalités ont été accomplies et, après l'accord unanime des divers services intéressés, ce projet a été transmis le 9 avril dernier à l'Administration supérieure, qui n'a pas encore statué…… »

 

Les travaux eurent bien lieu ; ils s’achevèrent en 1878 ; l’écluse simple dite du Talard sera transformée en écluse à sas vers 1885 ; en réalité, les navires iront se remiser non pas à l’endroit réclamé par les armateurs mais dans les deux nouveaux bassins à flot, le bassin Bouvet sur Saint-Servan inauguré en 1884 et le bassin Duguay-Trouin sur Saint-Malo inauguré en 1885.

                                                                                                                                           

Le séchage de la morue devient mécanique.

 

En 1904, la France abandonne ses droits de pêche à la côte de Terre-Neuve où le séchage se réalisait naturellement sur les graves, pour donc se consacrer à la pêche aux bancs avec la morue verte ; le séchage ne peut plus se faire alors qu’à Saint Pierre ou sur l’île aux chiens ; avec une décharge à Bordeaux, le séchage avait lieu à Bègles dans des grandes souffleries mécaniques ; en vue d’un retour direct, plus rapide au port d’attache, Fécamp, Saint-Malo vont aussi construire leurs propres sécheries ; à Saint-Malo, on en comptait quatre ou cinq à la fin de la pêche à la voile [25] , et plus que deux en 1938 [26] , une à Saint-Malo et une à Saint-Servan ; une sécherie, autorisée en 1881 se situait à Rocabey ; une autre existait en 1915, de l’autre côté de la voie de chemin de fer, au chemin pavé, à côté de la centrale EDF, qui alimentait ses souffleries [27] ; à Saint-Servan, une sècherie C. Huet exista de 1910 à 1966 au fond du bassin Bouvet.

Près du bassin intérieur, sur le quai Garnier Dufougeray, nous retrouvons encore aujourd’hui une ancienne usine de construction navale Mougin Baslé occupée en 1935 par La Société d’Armement Malouin administrée par F. Chevalier pour y créer une sécherie fonctionnant avec un tunnel de séchage et une soufflerie d’air chaud ; elle sera poursuivie en 1937 par La Morue Bretonne, puis par la Morue Malouine créée par les trois principaux armements (Pleven, Girard et Glatre), qui alla ensuite s’installer sur le quai Duguay Trouin [28] .

Telles étaient, à notre connaissance, les sécheries installées dans la ville ; certains diraient volontiers aujourd’hui que les sécheries ont été peu nombreuses à Saint-Malo, comparé à Port de Bouc, Bègles ou Fécamp, et que les malouins n’ont pas suffisamment maitrisé la commercialisation [29] .

 

L’ancienne sécherie du quai Garnier Dufougeray

 

La « Semaine de la Morue »

 

Au cours des années 1930, avec une « Semaine du Poisson ou de la Morue », les ports de pêche français rivalisaient entre eux pour animer leur Ville, à Saint-Malo, mais aussi à Fécamp, Dieppe, Boulogne …, pour activer leurs commerces et, il faut bien le dire, écouler les stocks de poissons à une période critique qui devait faire face tant à la crise économique qu’à la diminution des obligations religieuses pour le jeûne.

Les dates retenues variaient d’un port à l’autre, soit au départ des marins de la Grande Pêche à la fin février, soit à leur retour, soit au moment de Pâques, la Semaine Sainte, souvent à la 2ème semaine de septembre.

Toutes les institutions, les municipalités, le syndicat des armateurs, le comité des fêtes se concertaient et se complétaient pour proposer au même moment plusieurs manifestations.

A Saint-Malo, une « Semaine de la Morue » eut lieu du 27 février au 2 mars 1930 ; le moment choisi était donc le départ des marins pour Terre-Neuve ; le syndicat des armateurs d’une part et aussi le Comité des fêtes de Saint-Malo d’autre part organisèrent la fête du Pardon des Terre-Neuvas ; tout le milieu maritime était présent, et en complément, une foire-exposition comprenant de nombreux exposants attirait les foules ; une fête de bienfaisance avait lieu au casino au bénéfice de la caisse de secours des terre-neuvas, un congrès de la Grande Pêche se tenait également à ce moment-là, organisé par le Comité central des armateurs de France, avec des conférences sur la pêche à Terre-Neuve, mais également à Islande ou au Groenland.

Le premier Pardon des Terre-Neuvas avait été organisé à Saint-Malo en 1926, tout comme Fécamp avait sa « Saint-Pierre des Marins », le dernier Pardon aura lieu en 1965 ; la fête de la Sainte-Ouine [30]  s’y était adjointe, laquelle se maintient encore aujourd’hui …

 

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Paul Signac – Le Pardon des Terre-Neuvas à Saint-Malo

 

 

Un dernier défenseur de la pêche  la morue , dernier mousquetaire : Fernand Leborgne (1931-2017)

 

Né en 1931 à Fécamp, il a embarqué comme mousse dès l’âge de 14 ans, comme la plupart de ces grands marins terre-neuviers ; au milieu des années 1950, Jacques Mazoyhié  armateur fécampois réputé met en place deux capitaines, Fernand Leborgne et Jean Friboulet aux commandes de ses chalutiers Cap Fagnet, et Joseph Duhamel II ; en 1962, avant même la mort subite de son armateur, Leborgne part pour Saint-Malo au sein de l’armement Pleven comme capitaine de navire, puis directeur de l’armement en 1977, qu’il reprend lui-même en créant alors la Comapêche, devenue par la suite en 2004 la Compagnie des Pêches de Saint-Malo.

Il croisa le fer avec les canadiens et puis avec les pouvoirs publics français [31] . Il défendit mais en vain une situation historique particulière en faveur de la France, et cela même dans la zone économique canadienne. Il invoquait concernant son métier de pêcheur une méconnaissance des pouvoirs publics qui ainsi auraient mal défendus les intérêts économiques de notre pays, lors de la détermination des eaux territoriales de Saint-Pierre et Miquelon, et puis lors de la demande de renouvellement de la convention canadienne tout comme lors de la fixation des quotas de pêche.

Contre vents et marées, il chercha à poursuivre la pêche à la morue. En pleine campagne de pêche, il est arraisonné par des navires canadiens ; il se précipite dans les ministères parisiens où il reçoit tantôt des promesses impossibles à tenir, tantôt des réponses cinglantes « Il faut oublier la morue » ou encore « Vous n’allez pas compromettre la diplomatie avec le Canada pour quelques centaines de Kg de morues … » ; Voltaire avait dit, lui, en son temps « pour quelques arpents de neige » … 

 

 

Conclusion

 

Autrefois, les anciens armateurs morutiers, devenus titulaires de charges anoblissantes, avaient été appelés les anoblis de « queue de morue » ; critiqués par le haut, tout autant que par le bas, avec les forçats, les bagnards de la mer que certains aujourd’hui pousseraient volontiers à la rébellion … et puis, il y avait les odeurs, dans les rues de Saint-Malo, aussi bien sur les quais de Fécamp, tout comme dans la ligne de tramway allant de Bordeaux à Bègles ... enfin ce poisson dit commun, bouche ouverte, entre deux eaux [32] , dont, malgré sa laideur, on parle tout le temps et qui donc se mêle à tout …

Eh bien, sans rancune pour de tels propos, le monde de la pêche à la morue poursuivit son chemin, plus exactement son cap, pendant tout ce temps-là, pour faire prospérer ses entreprises, pour fournir du travail à une nombreuse population maritime, pour nourrir en partie l’Europe entière, tout cela laborieusement, par des tâches qualifiées désormais d’inhumaines, que peu de personnes accepteraient de refaire aujourd’hui ; ainsi vécurent nos ancêtres, ceux de Saint-Malo ou d’ailleurs, ayant une place importante mais pas exclusive dans la cité, souvent même discrète hors des discours et des médailles, mais toujours méritants quand ils étaient récompensés …. Pour une grande aventure humaine à laquelle Saint-Malo participa grandement .

                                                                                                Yves Duboys Fresney

                                                                                                          Février 2019

(Communication à la Société d’Histoire et d’Archéologie de Saint-Malo du 21 octobre 2019)

Sources :

-        L’abbé François Manet (1764-1844)

-        Frédéric Jouon des Longrais (1892-1975)

-        « Saint-Malo, 2000 ans d’histoire » par Gilles Foucqueron

-        Entretien avec Fernand Leborgne du 28 août 2003

-        Fernand Leborgne et Mathilde Jounot : « Priez pour ceux qui restent à terre…, ceux qui sont en mer, ils se démerdent »,  Editions des Equateurs, 2007.

Notes :



[1]   La concurrence était forte avec Fécamp qui avait aussi la prétention d’être capitale ; avant 1931, Saint-Malo tient la première place, par la suite Fécamp prend le relais …

[2]   106 en 1786, 125 en 1903 pour la région de Saint-Malo, 146 en 1912 dont 43 pour Cancale.

[3]   Il ne faut bien sûr pas oublier Saint-Servan dans cette histoire …

[4]   Molue est une formulation ancienne de morue.

[5]   La morue était alors pêchée sur le Dogger Bank, avant qu’elle ne migre vers les eaux froides de l’Atlantique nord

[6]    L’évêque Guillaume Poulard.

[7]  Paragraphe dressé à partir de l’abbé François Manet et de Gilles Foucqueron dans « Saint-Malo, 2000 ans d’histoire » .

[8]   Les premiers voyages des bretons à Terre-Neuve sont datés de 1504 - source d’Argentré – 1519 est la date à laquelle Frédéric Jouon des Longrais certifie la présence d’un séchage de morue sur le Sillon. L’élan général vers Terre-Neuve eut lieu entre 1505 et 1510 – source Alain Cabantous – donc avant même les voyages-découvertes de Jacques Cartier.

[9]   Sauf la dernière pêche, car il fallait attendre six semaines pour le séchage …

[10]   Des claies ou encore des bordelaises …

[11]   Interdiction confirmée dans une note spéciale du 6 octobre 1565.

[12]  Paragraphe dressé à partir de Frédéric Jouon des Longrais (1892-1975) - (Office 6 octobre 1565 ; 4 septembre 1571 ; 23 mars 1569) -

[13]  Instaurée au départ par Saint-Louis dès 1246, la gabelle sera ensuite révisée par l’ordonnance des gabelles de 1680 puis supprimée par la Révolution, le 1er décembre 1790. Elle passera pour être l’un des impôts le plus arbitraire de l’ancien régime.

[14]   Le Cotentin avec Granville possédait un régime intermédiaire dit de quart de sel. 

[15]   Quatorze fois plus !

[16]   Pour la pêche pratiquée dans la mer Baltique et les mers éloignées ; mais il y eut aussi dès le 20 décembre 1687 une taxe sur la morue importée, instaurée semble-t-il à la demande d’un négociant malouin Eon – source Charles de la Morandière page 987 - …

[17]   Principalement, les iles françaises du Levant – Les Antilles -

[18]   La viande était rare, seulement les dimanches et jours de fêtes.

[19]   L’on comptait 166 jours de jeûne dont 40 jours de carême.

[20]   Une livraison de morues par un navire malouin est prouvée dès 1571 – source Delumeau -

[21]  On a même parlé en raccourci d’une sorte de transfert de l’or espagnol en faveur de l’Angleterre ; l’Espagne importait à prix d’or, outre la morue, des produits de la route de la soie, et puis les services d’artistes italiens pour construire et décorer ses églises …

[22]   Avec un siècle de retard mais avec succès ; ils se sont emparés de ce commerce et envoyèrent continuellement près de 200 navires chaque année sur les bancs … Le retard est parfois expliqué par la préparation des anglais à la bataille navale du 6 août 1588 face à « l’Invincible Armada » espagnole .

[23]   Voir Ouest-France du 22 février 2019 : les pêcheurs malouins aimeraient – à nouveau - avoir leur port de pêche !

[24]   François Lemoine (1799-1885), ancêtre direct de l’auteur.

[25]   Source Bronkhorst  en 1927 ; un terrain Lemoine situé aux Moulins de la Hoguette s’appelait « La Sécherie ».

[26]   Source de Loture en 1938 ; on y traite alors 17 000 tonnes de morues.

[27]   Aujourd’hui les ateliers Loncle, rue Aristide Briand. 

[28]  Il faut aussi mentionner de La Morue Française, dirigée par Legasse et Le Borgne, qui eut des sècheries à Saint-Malo, Fécamp, Bordeaux, La Rochelle ...

[29]   Voir Loic Josse dans « Terre-Neuvas ».

[30] Dans l’histoire de cette manifestation, autrefois appelée « l’assemblée des brigauds », voir le lien avec l’ancien pèlerinage des marins à la chapelle Saint-Ouin de Mordreuc.

[31]   Et aussi avec Brigitte Bardot qui alors interférait avec sa campagne en faveur des bébés phoques.

[32]   Pélagique en réalité.