Denise Fontaine (1899-1932)


 

Née Denise Pignol à Mazeyrolles – 24 550 -  et non Issoire comme il a été indiqué - le 17 avril 1899 (Jeanne Albine Denise Pignol) fille de Jean Pignol et Marie Ledoux

Ecrivaine, romancière ;

Passe son baccalauréat en 1917 au lycée de jeunes filles du Puy – Haute Loire – en option Latin et Langues (voir le Moniteur du Puy de Dôme du 17 juillet 1917) ; elle est alors marquée par le décès de son frère, victime de la guerre 14-18 ;

Epouse à 20 ans ? à Evreux ? Pierre Maurice Albert Fontaine, docteur en médecine, médecin du dispensaire et médecin inspecteur des écoles d’Evreux, décédé à Evreux le 3 et non 7 février 1931, des suites de la guerre 14-18 ? domicile à Evreux : 12 rue du Bel Ebat ;

Avec son mari, proches de Jean Prévost, des Etudiants socialistes Révolutionnaires, du journal L’Humanité.

Elève de l’école normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, aux cours du philosophe Alain, agrégée de lettres ou de philosophie ?, professeur de philosophie, enseignante en premier et seul poste pour six mois au lycée de Fécamp , puis à Evreux ?

Son œuvre :

-          « Geneviève Savigné » La Revue de France en 1929 puis aux éditions Rieder 1930 ; il a été suggéré que cet ouvrage soit proposé au prix Blumenthal .

-          « Rivages du Néant », un roman sur l’angoisse métaphysique, écrit à Fécamp à l’automne 1930 ?, édité après le décès de l’auteur chez Rieder en 1933.

-          « Libres Propos » de la NRF ? signé sous le pseudonyme de L’Etudiante,

-          Correspondances dans le fonds Jean Richard Bloch de la BNF ; Jean Bloch, dit Jean-Richard Bloch (1884-1947) est un écrivain, essayiste, homme politique, journaliste et poète français, collaborateur des éditions Rieder, directeur du journal Ce Soir.

-          Correspondances dans le fonds Marcel Martinet de la BNF (réf : NAF 28 352) y figure également des correspondances de sa belle-mère Ch Fontaine ; Marcel Martinet (1887-1944) était ancien élève de l’école normale supérieure – ENS – rédacteur à la Ville de Paris, poète, romancier, dramaturge, essayiste et critique ; aussi directeur littéraire du journal L’Humanité de 1921 à 1923 ; à partir de 1929, il sera lecteur aux éditions Rieder.

Décédée prématurément à Rueil-Malmaison au 8 rue Hector Berlioz le 22 avril 1932 des suites d’une maladie qui lui avait imposé de fréquents séjours en bord de la mer ou en sanatorium.

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Denise Fontaine est morte le 22 avril (1932), à 33 ans. Denise Fontaine, c'est l'auteur de Geneviève Savigné ; c'est aussi celle qui, sous le nom de « l'Etudiante », a publié, dans la première série des Libres Propos, des notes profondes et abstraites où rien ne transpirait du drame personnel : étudiante en effet, mais en vacances forcées, prisonnière de sanatorium. Elle étudiait dès lors la vie, vue de l'autre rivage. Armée de lucidité et de cruauté contre soi, repoussant la pitié des autres et la sienne propre, repoussant l'espérance, elle a voulu regarder la mort en face. Qui peut dire si elle n'en a pas été foudroyée ? — Après de lentes années convalescentes, à peine guérie, elle fut appelée à une nouvelle confrontation avec la mort : son mari, Pierre Fontaine, fut atteint d'un mal qu'ils surent mortel dès le premier jour (il était médecin), et qui dura quatre ans ; pour elle quatre années de lucidité redoutable, où sa volonté ne s'est pas détendue un jour.

Ceux qui ne la connaissent que par son livre seront tentés de dire que ces rencontres tragiques suffisent à expliquer sa vision brûlante, non des choses, qu'elle aimait, mais de l'homme, c'est-à-dire de son propre cœur. Et certes on ne peut effacer du compte la présence hostile d'un univers et d'un corps qui, à force de heurts, viennent à bout de chaque homme : Denise Fontaine le savait mieux que quiconque, elle qui revenait sans cesse à Spinoza comme à la source de toute paix. Mais cette âme forte s'est toujours refusée à croire au destin. Son pessimisme radical, elle l'a toujours revendiqué comme sien, librement reconnu et choisi, non imposé par le poids des choses.

Quand je l'ai connue, en 1916, dans une classe de lycée, elle incarnait la jeunesse intransigeante, mais trop précocement grave. Des deux côtés de la barricade, elle sur les bancs, moi dans la chaire, nous nous étions vite reconnues. Elle venait de perdre, par la guerre, un frère très aimé et qui lui ressemblait. De ce « deuil patriotique » elle avait fait révolte, commençant l'intrépide négation qu'elle soutint jusqu'à l'heure de sa mort. Ecolière, elle soutenait une lutte contre l'administration et les pouvoirs d'opinion, qui, à l'époque, n'était pas sans mérite : refus de souscrire à l'emprunt, diffusion par copies furtives de textes subversifs de Romain Rolland ou d'Alain... C'est en elle que je saisis, pour la première fois, ce regard des jeunes d'alors, de ceux, plus nombreux qu'on ne croit, qui avaient su mesurer, au massacre si proche de leurs aînés, ce que valent le grand serment d'amour et la protection tant vantée de la famille. A Paris, étudiante de philosophie, quelques mois élève d'Alain, elle fut toute à l'ivresse de la résistance enfin ouverte, au refus de tirer joie des derniers massacres et de la victoire. C'est au groupe des Etudiants socialistes révolutionnaires de l'an 19, celui que Jean Prévost a décrit dans Dix-huitième année, qu'elle rencontra Pierre Fontaine. On peut révéler à ceux qui aiment les noms propres, que la « trésorière » et le « secrétaire du groupe » dont le mariage a fourni un trait brillant à Jean Prévost, c'était elle, c'était lui. Ils avaient tous les deux vingt ans. — Mais le même élan qui l'avait jetée au parti extrême la fit s'évader peu après des partis. Tous deux avides d'héroïsme solitaire, ils cherchèrent l'humanité par delà les hommes. C'est donc avant toute défaillance corporelle, avant que la commune vie se fût retirée d'elle, qu'elle s'était décidée à ne pas jouer ce jeu-là.

Elle était hautaine, elle était difficile. Non par exigence de frivolité ou d'orgueil : nulle ne fut plus indifférente aux biens de ce monde. Son rêve, quand elle se permettait de rêver, c'eût été de vivre à la Rousseau, dans une solitude campagnarde, libre de toute attache de relations ou de métier (elle ne fut professeur que six mois à peine, à Fécamp). En sa grâce frêle, elle glissait parmi les êtres, entourée de silence, d'un silence comme provincial, ne se donnant ni ne prenant. L'an dernier, quand parut son roman, elle se déroba aux avances, pourtant vives, des milieux littéraires. Son métier môme d'écrire, qu'elle avait paru adopter, n'a été au début qu'une bravade contre la mort qu'elle croyait prochaine ; ensuite, qu'un exercice de volonté. Elle n'a pas pu se résigner à ce que la commune sagesse nomme les nécessités de la vie. Elle n'a pas compris que dans l'ordre humain l'inférieur porte le supérieur. Elle n'a pas voulu le comprendre, car elle était difficile par passion de dignité.

C'est pourquoi son pessimisme — dont on trouvera comme une projection dans son prochain livre — dépasse de si loin le pessimisme romantique qui déclame si souvent contre l'ordre social ou contre les faiblesses humaines. Elle jugeait intenable la position môme de l'homme, libre, mais pris dans un monde soumis à la nécessité. On se moque de nous, et ce « on » est néant... Denise Fontaine, en sa brève et farouche existence, n'a poursuivi qu'une chose : faire l'épreuve de la liberté. Comme en une perpétuelle tentation sur la montagne, elle rassemblait les objets les plus enviés ou les plus dignes, tout ce à quoi elle aurait si généreusement aimé se donner, et elle refusait. Elle fait dire à Geneviève Savigné sur le point d'aimer un vrai homme : « Je pensais : « Il est mieux que tout et il m'aime. » J'évaluais tout ce qui s'offrait là, et de voir cette force me donnait une joie étrange, car je le sentais déjà, cela ne forçait pas mon choix mais le libérait. Le destin en me comblant me délivrait. Ce qui s'offrait était prenable. Cela pouvait donc être dédaigné. Je choisissais vraiment... » (p. 243). Par un mouvement analogue, son autre héros, Loisel, détruit son oeuvre pour se prouver qu'il est libre d'elle.

Trop de puissance en elle sans doute — et ces mots ne sont pas dictés par la piété devant une morte. D'elle il ne reste que des essais. Je sais à quel point elle les jugeait insuffisants, et s'estimait, elle, apprentie. Qui peut dire jusqu'où serait allé, en un corps de femme, cet esprit viril, incrédule absolument ? Elle s'était jetée sur la pensée valeryenne, mais pour en faire passionnément chair et sang. Lumière trop vive de l'esprit, où elle s'est consumée 1 Son prochain livre — auquel elle a hésité un instant à donner pour titre ce vers du Serpent : « O vanité, cause première 1 » — définit l'homme : un stique sans Dieu. Condition cruelle ? ridicule ? Son regard bleu, promis à la douceur, me rappelait toujours ce vers du Narcisse :

« Mais s'ils traînent dans l'or leurs yeux secs et funèbres »… les yeux de qui ne veut pas être consolé.

                                                                                                                       Jeanne Alexandre

« Geneviève Savigné » : c’est le type même du roman écrit par une intellectuelle; c'est-à-dire qu'il est à la fois distingué et prétentieux, faux et cependant révélateur d'un très curieux paysage spirituel. Le sujet ? Celui d'une déception orgueilleuse et d'un renoncement égoïste, fort décevant, de surcroit, Geneviève puisant dans l'exemple d'une démente sa résolution de s'abstraire de la vie.

John Charpentier

 

Il y a des morts qui semblent l’avènement tragique, la conclusion d’un destin tourné vers la mort dès son premier moment. En apprenant la disparition de Denise Fontaine, enlevée aux siens à trente-trois ans, ceux qui avaient lu « Geneviève Savigné » et senti la vigueur amère, la qualité d’âme et de talent contenu dans ce livre, se sont révoltés comme on se révolte devant l’accident aveugle. Pourtant, lorsqu’on relit « Geneviève Savigné » , on ne peut s’empêcher d’être frappé par le refus de la vie et aussi le sentiment inexorable de la fatalité qui ont dicté ce livre hautain, ardent et glacé. Et de quel sens divinatoire n’apparait pas chargé le titre du livre qu’elle venait d’achever qui paraitra dans quelques mois : « Néant ».

Disciple d’Alain, métaphysicienne, Denise Fontaine cultivait l’ascétisme du renoncement : « Face à la montagne, je marche, mon immobilité est au-dedans ». Tels sont les derniers mots de « Geneviève Savigné » , livre de la solitude.

Ce qu’on sait de sa vie ? Peu de choses, les étapes extérieures, sévrienne, agrégée de philosophie, elle enseigne au lycée de Fécamp, puis épouse le docteur Pierre Fontaine, grand blessé de guerre, qui mourut l’an dernier après une longue maladie. Ceux qui l’ont approchée de plus près disent que l’âme de cette jeune femme était trempée d’un exceptionnel métal. Sur ses douleurs, sur ses épreuves, sur les déchirements dont il lui fallut payer la sérénité grandiose et désolée de sa pensée, elle a toujours fait le silence. La mort vient de rendre ce silence irrévocable. Saluons sa mémoire – elle n’était pas insensible à la sympathie. Les deux livres qu’elle laisse, tout chargés d’elle, perpétueront son nom et lui vaudront, par-delà la mort, ces amitiés d’esprit qui furent la douceur humaine d’une vie entièrement spiritualisée, vertigineusement noble.

                                                                                                                                 S. R.

(extrait des Nouvelles Littéraires du 7 mai 1932)

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Avertissement de « Rivages du Néant »

Denise Fontaine est morte le 22 avril 1932, à trente-trois ans. Elle laissait un livre à peine achevé et sans titre. (Celui auquel on s’est arrêté avait été proposé incidemment per elle, mais non retenu.) Voici ce livre, publié naturellement sans retouches ; la forme parfois n’y est qu’ébauchée, mais la pensée se laisse ainsi saisir à sa naissance et en son combat.

Adolescente au temps de la guerre, et révoltée contre la guerre ; - à vingt ans à peine mariée, prisonnière d’un sanatorium ; - meurtrie en son corps, frappée par la mort en ses affections les plus proches, enfin devant lutter pour vivre – Denise Fontaine aura, en sa brève existence, connu sans répit et sans mesure, toute la peine des hommes. Mais si l’on voulait ravaler son dernier ouvrage à n’être qu’une transposition plus ou moins directe de ses propres souffrances, on commettrait une erreur et même une injustice.

Par une hauteur et une générosité – qui étaient son essence même – Denis Fontaine s’est toujours efforcée de préserver son esprit des contacts trop personnels, qu’elle eut volontiers nommés souillure. Tout son être s’est rassemblé dans la volonté de penser intrépidement. Elle s’est usée, le sachant, pour cette discipline ascétique, regardant toute chose, et elle-même, avec une lucidité sans pitié. Elle s’est tenue sévèrement à l’opposé de la complaisance et de la confidence romantiques ; - Q’on relise Geneviève Savigné ! Aussi le procès de la condition humaine ; qu’elle refait en ces pages, ne tire-t-il pas une seule fois argument de la souffrance, des malheurs, ni de la mort, ni même de l’injustice. C’est au tribunal de la seule pensée que Loisel, le héros de cette aventure, prononce tout bas sa tragique et inhumaine sentence : « Je pense, donc je me tue. »

Quelque jugement que le lecteur porte finalement sur ce libre, si douloureux et secret, il fallait du moins l’avertir ici que les réflexions dont l’œuvre est née, n’ont rien eu d’un jeu. De tout temps – et plus encore aujourd’hui – trop de doctrines du néant sont prêchées par des désespérés bien vivants, voire bons vivants. Dans ces pages d’outre-tombe, on ne trouvera ni plainte, ni appel de pitié, ni non plus une « délivrance » à la façon de Goethe, mais une conviction – une foi contre toute foi – d’une poignante sincérité, et pratiquée jusqu’au bout.

                                                                                                                                             J.A.