Les voyages de Jean Lorrain

 

-          de 1892 à 1904 -

 

 

Jean Lorrain est le pseudonyme de Paul Alexandre Martin Duval - né à Fécamp le 9 août 1855, mort à Paris le 30 juin 1906 -  journaliste et écrivain de la Belle Époque, à rapprocher de la littérature fin de siècle, avec une forte tendance parnassienne (Wikipédia) …

L’un des interprètes les plus étincelants du Paris mondain, élégant, spirituel et grivois … ses malicieuses chroniques lui valurent une grande renommée (Dictionnaire des auteurs chez Robert Laffont) …

Il quitte très tôt Fécamp, vers 1878, et part s’installer à Paris où il trouve tous les ingrédients pour exercer sa jeune vocation d’écrivain ; c’est là qu’il va fréquenter les salons littéraires [1] , les spectacles, les expositions artistiques, et donc toutes les mondanités, mais aussi les bas quartiers, les endroits sordides qu’il avait l’air d’affectionner [2] : tout ce qui peut correspondre à des motifs d’écriture : certains lieux, certains milieux et puis les hommes et femmes qui s’y trouvent ! Enfin toute la presse, les littérateurs, les rivaux, avec volontiers les petites histoires, les ragots [3]

A partir de 1891, il entame une période de voyages, sans doute en ressentait-il le besoin …

 

Le besoin de voyager

Les différents motifs de ses voyages :

En partance pour la Corse, il résume lui-même ses raisons de voyager : «Le repos, la santé et l’oubli ! » 

L’évasion, « ses évasions », la mode du temps, le repos, ne voir personne, l’oubli, fuir la canaille (d’après Montesquiou), le rejet de Paris … la ville empoisonnée , l’exotisme (orientalisme) et aussi les lectures de ses contemporains, l’influence de Loti …

« Mon Cher Ami, Je ne vous oublie pas mais une telle vie, de tels tracas … Je passe maintenant la moitié de l’année à l’étranger, car Paris et les Dreyfusards me dégoute tellement… Je n’aime plus la France, je ne m’y plais plus … » Correspondance à Armand Logé du 27 décembre 18xx

 

Les périodes choisies : l’automne, l’hiver surtout ; les lieux choisis : le sud, le midi, le soleil, les bords de la Méditerranée, l’Afrique du Nord – le Maghreb, les Barbaresques, la Tripolitaine -

 

Mais le vrai motif des voyages, n’était-ce pas l’écriture ! Sur les conseils de Loti ou bien de Sarah Bernard, il choisit l’Afrique du Nord … Il lui faut diversifier ses écrits ...

L’influence de Loti est évidente …

 

Jean Lorrain, un analyste « hors pair »

« Précieux dons d’analyse » a-t-on dit de lui …

En bon professionnel, il nous livre une analyse complète, dans l’espace et dans le temps, en faisant fonctionner les cinq sens, les siens et puis les nôtres ; il nous surprend par ses qualités de décrypteur, son style, ses énumérations, par son vocabulaire, l’emploi de certains mots ; il plait aux journaux de l’époque, aux lecteurs, certains attendent impatiemment la parution de chacun de ses Pall-Mails …

« M Jean Lorrain n’entend point donner, comme dans toutes ses notes de voyage, un aspect en quelque sorte photographique des pays qu’il a entrevus, des figures qu’il a soupçonnées. Il a une façon de voyager bien à lui, qui donne à chacune de ses descriptions un si évident cachet personnel que je ne pense pas avoir rencontré cette « manière » dans aucune littérature du monde » (La Revue Hebdomadaire du 14 février 1903)

« Heures d’Afrique va nous dire ses surprises, ses ferveurs, ses émois sauvages … »

 

L’analyse des lieux visités

Chaque description est une carte postale vivante, dynamique ; la précision est souvent géographique mais il y ajoute …

 

L’analyse des personnages rencontrés

Jean Lorrain étudie les rapports de l’homme dans son milieu

Les berbères, les arabes

Les juifs : il a des propos durs à leur égard ; les portraits sont crus voire cruels, les femmes de Constantine …

Les soldats de la colonisation : les casernes sont souvent citées …

Les congénères allemands, américains, anglais et français

« Malte aujourd’hui infesté d’anglais … » (Monsieur de Phocas) [4]

 

L’analyse des couleurs

Jean Lorrain a manifestement des qualités de coloriste : dans ses descriptions, il relève régulièrement les couleurs et les lumières ; sa palette est immense, colorée dans les tons mais aussi les appellations, parfois fantaisistes ; la gamme des bleus est très étendue, impressionnante, « tous les bleus imaginables », outre-mer, bleu profond, bleu turquoise, bleu soyeux, bleu de vitrail, bleu de pervenche, bleu liquide, vitrifié, bleu d’encre de Chine, bleu de saphir pâle, bleu d’iris rare, bleu de nacre bleue, bleu implacable, azur brulant, azur étouffant, azur accablant, et aussi bleuâtre … Il y a également la gamme des verts, et puis toutes les autres couleurs, les gris, les roses, les rouges, les ors, etc …

 

L’analyse des odeurs

Il a toujours un mot sur les odeurs

Odeur des plantes

Odeurs des hommes …

 

Ses émotions

« Dans ses voyages, ses émotions sont toujours de qualité, et il les note en esprit saisi, sincèrement ému. » (Acrobaties par Lugné-Poe)

 

Les envolées poétiques ou décadentes

Jean Lorrain conclue souvent par une transformation féérique, ou encore fantastique ; il a le goût de l’extrême ; le paysage des gorges du Rummel se transforme sous sa plume en un corps monstrueux et en décomposition, accablé de toutes les maladies les plus repoussantes

 

Les figures de style

Elles sont nombreuses et il les emploie toutes, ou presque :

Les comparaisons

Les métaphores

aphorismes

Les énumérations

Les expansions

Les anaphores

Les oxymores

 

L’écriture en général

Très souvent, l’on se pose des questions sur ses qualités d’écrivains. L’on demande régulièrement à le comparer sur ce plan à Maupassant, la conclusion générale étant souvent en sa défaveur …

Georges Normandy, son hagiographe, lui promet un bel avenir posthume, en le plaçant au niveau de ses plus brillants contemporains, Maupassant, Flaubert ou Proust … Certains critiques parlent de son œuvre « en dent de scie », parfois excellente mais pas toujours ainsi . Rappelons que Jean Lorrain produisait ses écrits en tant que journaliste ; il produisait pour le lendemain, et pas forcément pour l’éternité !

 « Jean Lorrain, non le journaliste, mais quand il est celui qui fait pleurer notre âme à l'unisson de la sienne : habile ciseleur de mots jolis et d'histoires fantastiques. »

 

L’organisation des voyages

 

Les moyens de locomotion

Le chemin de fer jusqu’aux bords de la Méditerranée, la gare de Lyon …

Le chemin de fer d’Espagne et puis celui d’Algérie

 

Les Paquebots pour les traversées en mer :

Dans « Heures de Corse » : « Ces bateaux de la compagnie Fraissinet sont horribles, et je n’en suis pas à ma première traversée – On ne m’avait pas menti – Que d’hivers, j’ai passé en Algérie, à Tripoli et à Tunis ; je ne compte plus mes escales à Malte, à Naples et à Palerme, les retours de Syracuse, par Livourne et Gênes, mes départs pour Oran par Barcelone et Carthagène ! Et je n’ai jamais eu le mal de mer… Je l’ai cette fois … »  – En réalité, il y avait eu une avarie en pleine mer et en pleine nuit –

Marseille-Alger se faisait alors en 25 heures ; Carthagène-Oran en 4 heures …

 

« Adieu, bergères, adieu, Gilles !
Voici les voiles de satin
De la barque aux agrès fragiles,
Qui va vous conduire au lointain »

(Les Griseries)

 

Les diligences algériennes, les cachas de Tripoli, des voitures à cheval … page 326

 

Les compagnons de route :

En réalité peu d’informations à ce sujet seulement ce qu’il a pu en livrer lui-même, notamment dans ses correspondances :

M et Mme Jules Chéret – charmants compagnons – Nous projetons ensemble d’aller passer l’hiver prochain au Caire …

Au premier voyage en Algérie : M Grasset, très fatigué : décédé en janvier 1903 ; voir le legs Grasset et son procès.

Il rencontre la chanteuse de café-concert Yvette Guilbert, pour qui il compose quelques chansons.

M. Cognet à Venise … (lettre à Ma Mère 1898)

Il se fait introduire à chaque endroit dans les milieux français et puis poursuit son voyage avec certains d’entre eux …

Sa mère l’accompagne en janvier-février 1898, lors du voyage à Tripoli – 3ème voyage en Afrique –

Voir Mme Baringhel et M. d’Héloé à Tripoli …

 

La situation politique des pays visités

En Algérie

En Tunisie :

En Lybie : c’est l’empire Ottoman ; sous contrôle italien à partie de 19xx

Le Maroc : il ne fait que l’approcher à la frontière de Tlemcen

A l’autre bout du Maghreb, le Maroc ne sera pas visité, sans doute pour une question d’insécurité avec la succession de Hassan 1er en 1894 ?

 

 

Le coût des voyages [5]

5 Frs par jour pour une chambre dans un grand hôtel (L’Oasis d’Alger)

5 Frs pour la traversée en bateau de la Méditerranée

900 Frs pour un Raitif – JL est alors l’un des journalistes le mieux payé de Paris -

 

Les lieux rencontrés

 

A vrai dire, il est parfois difficile de suivre avec exactitude les trajets et la chronologie des voyages, par manque de précision avec quelques erreurs provoquées dans les dates ; les correspondances portent régulièrement les jours et les mois mais jamais les années, d’où les confusions possibles …

 

Fin 1891 – le 22 décembre ? -, direction l’Espagne, avec Pampelune, Saragosse, Madrid et le musée du Prado, Tolède la ville assassinée, Murcie « une merveille », passage aussi à Barcelone et puis Valence « une peste d’ennui »

A Carthagène, le 1er janvier 1892, il descend à l’Hôtel de France et écrit à sa mère : « 1er janvier Cà, c’est tout un poème, 800 lieues sont entre nous – une chose m’enchante : aujourd’hui ni souhaits, ni étrennes ; le jour de l’an ici n’existe pas ! – Tu te mets à table avec tous les tiens ... Moi, je vais m’asseoir à une table d’hôte d’hôtel espagnol … entre deux étrangers. Ça, c’est le revers des voyages … » (Lettres à Ma Mère)

« Carthagène, une toute petite ville et un port de guerre merveilleux par sa rade fermée et ses murs de montagne, mais il n’y a qu’une rue, et c’est d’une tristesse sauvage ».

« La population est relativement gaie, et très chatoyante à l’œil, mais ce « jargonos tra los montes » obsède à la longue et j’ai hâte d’entendre parler français … » (Lettres à Ma Mère)

Le 2 janvier 1892 … Direction Oran pour un 1er voyage en Afrique du Nord –

 

Le 1er août 1896, il est à l’Hôtel de France d’Hendaye, en partance à nouveau pour l’Espagne, avec Fontarabie à la frontière avec Hendaye, vallée de la Bidassoa, Pampelune, Vitoria, Burgos, Madrid, Loyola, Zumarraga ; il est à Tolède le 9 septembre 1896 au Gran Hotel de Castilla.

 

 En Afrique du Nord, il y eut trois voyages : le premier a eu lieu du 22 décembre 1891 à début février 1892, le deuxième commence le 19 décembre 1892 ou 93 ? pour prendre fin début février 1893 ou 94 ? et le troisième va du 1er janvier à la fin de mars (février ?) 1898 – source Thibaut d’Anthonay 2005 -

 

 

Départ à la gare de Lyon avec un billet à Goncourt griffonné au buffet de la gare …

 

1er voyage en janvier 1892 : JL passe par Luchon et l’Espagne – voir ci-dessus- le 2 janvier 1892 départ de Carthagène pour Oran avec une lettre à sa mère ; Oran le 4 janvier, Tlemcen, Mostaganem le 7 et le 10 janvier 1892 lettre à sa mère puis Blidah le 13 janvier lettre à sa mère, la « rose de l’Algérie », Ouled et Nails, Alger le 18 janvier 1892 où il débarque venant d’Espagne, le 21 janvier lettre à sa mère, puis le 31 janvier ; en janvier-février lettre à Yvette Guilbert

 

Oran – le 4 janvier 1892 – description suggestive d’Oran publié dans l’Echo de Paris du 8 février suivant :

 

Tlemcen – du xx au 9 janvier 1892 – « Avons fait des promenades inoubliables, à Bou-Médine et aux ruines de Mansourah, la ville morte – Rien ne vaut Tlemcen … C’est presque le Maroc, et des architectures et des costumes ! Ce sera, je crois, la perle et la grande impression de mon voyage. » (Lettres à Ma Mère)

 

Pérégo – puis une heure de diligence pour Mostaganem

 

Mostaganem – Grand Hôtel de France – 10 janvier 1892 – il voit jouer sur la place, la musique des Turcos, appelée La Nouba . Une ville en terrasses qui semble dormir au flanc d’une colline baignée par la mer -

 

Blidah le 13 janvier 1892 avec les gorges de la Chiffa, le ruisseau des singes, « la rose de l’Algérie » , avec « des fontaines, des ombrages, mais il faut voir cela au printemps, car il y a ici des avenues entières de platanes et d’arbres de France, et dame ! tout cela est, en ce moment, sans feuilles. » (Lettre à Ma Mère)

« Le malheur est qu’on mange à Blidah encore plus mal qu’en Espagne : c’est odieux. Nous ne mangerons qu’à Alger. » (Lettres à Ma Mère)

 

Alger, au Grand Hôtel de l’Oasis, le 16 janvier 1892 jusqu’au 21 avec le retour en France, à Marseille par le « Ville d’Alger » .

« J’occupe ici à l’Oasis une chambre superbe, 5 frs par jour, avec une vue merveilleuse … »

Les chroniques portent sur Alger au printemps, Alger chez Fathma, Alger avec «  l’élégance d’une ville arabe haussmanisée et devenue station d’hiver »

« C’est un coin bien parisien que ce petit salon de la rue des Trois-Couleurs , chez Courtellemont, le photographe, où se trouvent réunis le soir, de cinq à sept, tout ce qui a un nom dans les arts ou la littérature et qui se trouve de passage à Alger. […] Ceux qui, durant ces quinze derniers jours, sont venus […] ont été charmés […] par Jean Lorrain, ce délicat paradoxal. » Chronique africaine, 2e année, no 8, 25 février 1893, s. p. (pages bleues) :

« Les quais d’Alger, bastionnés en haute terrasse au-dessus du va et vient des paquebots, arrivées et départs, déroulent de somptueuses façades de compagnies financières et maritimes et de grands hôtels : l’indolence hallucinée des indigènes s’y accoude, indifférente au shopping des Lubin et des Cook en excursion dans la ville, le songe opiacé des burnous y somnole entre la hâte des colons espagnols et la mollesse étalée sur leur siège, une fleur à la bouche, des voituriers maltais et siciliens … Alger sent la jonquille, le narcisse et le suint . »

 

De temps à autres, il s’inquiète des nouvelles de France : « Et Maupassant ! Quelle fin ! L’éther, la cocaïne etc, - la vanité surtout !  Et la Bénédictine qui brûle ! J’envoie un télégramme à Fernand [6] ! » (Lettres à Ma Mère)

 

Au retour, il s’attarde huit jours à Marseille, l’une de ses villes préférées.

 

2ème voyage : Alger depuis le 27 décembre 1892 ou 93 ? , Constantine, El Kantara, Thimgad, Briska, Tunis, retour début février 1893 ou 94 ?, il est à Paris le 12 février.


« Oh! ces juives de Constantine avec leurs yeux chassieux, leurs faces de graisse blafarde sous le serre-tête noir, comme une tare, sous le chatoiement des soies changeantes, et la hideur des seins flasques et tombants sur le ballonnement des ventres! Dans toutes les boutiques, des têtes rusées à l’œil oblique, des têtes sémites enturbannées ou coiffées de chéchias, vous donnent partout, où que vous regardiez, l’obsession et l’horreur du juif.
Cela tient à la fois du malaise et du cauchemar : le juif se multiplie comme dans la Bible, il apparaît partout, dans la lucarne ronde des étages supérieurs comme dans l’échoppe à niveau de la rue; et partout, sous le cafetan de soie verte comme sous la veste de moire jaune, c’est l’oeil métallique et le mince sourire déjà vus dans le Peseur d’or. Chose étrange dans cette race, quand la bouche n’est pas avare, elle est bestiale, et, sous le nez en bec d’oiseau de proie, c’est la fente étroite d’une tirelire ou la lippe épaisse et tuméfiée d’un baiser de luxure.
Le ghetto ne devait pas être plus hideux jadis dans l’ancien Venise… »

 

Les Chroniques puis les chapitres sont intitulés « Tunis la mystérieuse », « la Porte de France », « les Souks ».  

 

3ème voyage : il voyage cette fois avec sa mère – sous le nom de M et Mme Duval-Lorrain - le 12 janvier 1898, arrivée à Tunis par l’ « Abd Del Kader » jusqu’au 15 janvier, puis Sousse du 21 au 23 janvier, Sfax le 8 février, enfin à bord du « Tell » en direction de Tripoli avec l’Oasis du 9 au 13 février, retour à bord de l’ « Asia » par Malte, direction la Sicile avec Palerme le 17 février puis Naples le 22 février …

 

Sfax

De Sfax à Tripoli sur le navire « Tell »

 

Gabès, « le sous-Cayenne du Sahel » …. L’Alpha, le grand commerce de Gabès … « La plus belle oasis de l’Afrique », celle dont Pline a écrit : «  …page 315

 

Tripoli à l’hôtel Minerva,

Il s’agit de la Tripoli Lybienne, et non la Tripoli Libanaise. [7]

La ville des mirages, cité d’azur et d’or (Edmond Rostand)

On sent chez l’auteur de « Heures d’Afrique » une déception de ne pas avoir trouvé à Tripoli tout l’Orient qu’il espérait.

 « A Tripoli, nous sommes à Tripoli, ma chère, et j'en suis déjà revenue. Quelle désillusion 1 D'ailleurs, tout ce voyage dans le sud tunisien … »

 « Le Tripoli des corsaires, des expéditions espagnoles et de la Princesse lointaine Comme ils chantent l'invitation au voyage, tous ces noms de villes barbaresques de la Tripolitaine et du xx »

 

De Tripoli, il revient avec un ouvrage : « La Dame Turque » :

L'histoire débute sur un bateau l’« Asia » en partance de Tripoli en direction de Malte et en route vers l’Europe. A bord, le narrateur, Jean, voyage avec sa mère et après avoir quittés tous deux Tripoli, dont il livre une description alléchante, il évoque ce passage du monde oriental à celui occidental par des souvenirs, des descriptions qui débutent aussitôt quitté la terre turque mais se poursuivent sur le bateau à travers une étrange apparition qui envoûte le narrateur, celle d'une femme turque, voyageant avec ses trois serviteurs et son interprète ; c'est par ce dernier, un arménien du nom de Bascia Cahuaji, que Jean apprendra que cette femme se prénomme Shiamé Esmirli et qu'elle est la seconde épouse d'un pacha de Tripoli, exilé en raison de ses opinions politiques. Sans qu'il ne sache pourquoi, le narrateur est littéralement sous ce charme de cette femme qu'il sera amené à revoir dans d'étranges circonstances ...

 

 

L’Italie : « Parti pour l’Italie le 15 mai 18 ?? ….. »

« Jean Lorrain, ce Botticelli de la plume … »

 

Il est difficile de bien ordonner les voyages dans ce pays qu’il a fréquemment visité :

 

1897 : Naples le 3 mars 1897 ou 98 ??? visite du musée (voir M de Phocas page 28)

 

1898 : Au retour de Tripoli, il passe à Malte puis en Sicile, Taormine, visite du théâtre grec – voir photo -  Palerme le 17 février puis Naples le 22 Février … La baie de Salerne, Amalfi …

 

A nouveau l’Italie du Nord en fin d’année : « Turin ne me reverra plus – On s’y ennuie trop ! » , Gênes, Florence, 

Milan avec sa cathédrale qu’il admire malgré les préjugés, Vérone, enfin Venise ….

 

1902 : Novembre-décembre, c’est encore l’Italie avec Florence et Naples …

 

Venise : deux voyages en 1898, puis en 1901 et peut-être un 3ème en 1904 ???? :

 

1er voyage : octobre 1898 avec « une page d’anthologie : Le Kaiser à Venise »

« Je passe tout l’automne à Venise et en Allemagne … Vous le savez d’ailleurs … »  (Correspondance à Armand Logé)

Lettres à sa mère datées du Grand Hôtel Victoria de Venise les 30 septembre, 7, 12, 14 octobre 1898 :

 

2ème voyage : en 1901

 

Venise où il eut « la plus belle impression de sa vie », « une grande nostalgie », cette « délicieuse ville-fantôme »,

 

« ...Et cette foule, cette gaité presque de mascarade..., tu sais si j'ai, si nous avons vu déjà de belles choses, ensemble, eh bien rien, rien ne vaut Venise, c'est une émotion complexe et forte de nature et d'art, l'imagination est pleinement satisfaite, les sens sont caressés. C'est d'une grandeur enivrante. » (Venise p.59) lettre à sa mère

 

« Au bout de chaque rue, en perspective au fond des places, de l'eau sommeille et luit. Toute la ville apparaît comme posée à plat sur un immense miroir.(p. 19)

« Née du gouffre, que Venise retourne au gouffre et la perle à la mer.
Ce travail de destruction lente, mais sûre, la mer l'a déjà commencé. Venise est menacée. Cette apothéose immobilisée de marbre, de pierre et de métal, rose au couchant, mauve à l'aurore, est sapée dans sa base, et tout ce songe glorieux, tous ces souvenirs illustres sont déjà marqués de mort.(p.42)

 

« Venise flotte au loin, / immense gemme éclose / Dans la splendeur d'un soir d'azur mauve et d'or rose, / Venise, ô perle blonde, ô fabuleux décor ! (page 14)

 

La Corse 

En 1904, départ de Marseille avec la compagnie Fraissinet sur le « Ville de Bastia » le 5 janvier 1904 direction Ajaccio, Grand Hotel et Continental : « Quelle émotion me donnera la Corse, la Corse odorante et sauvage, à laquelle je vais demander le repos, la santé et l’oubli ? »

Il reviendra de ce voyage en xx 1904, avec ses « Heures de Corse », publié en 1905 ; les chapitres de l’ouvrage portent sur : - Ajaccio – la maison de Napoléone – Dimanche corse – les Quais – les Pèlerinages – Fleurs d’Exil - Les Voceri – Le seize août à Ajaccio – Sous les Châtaigniers – Le Village – Quelques Bandits - [8]

 

Les autres destinations :

 

En France, les villes de cure, à Luchon –  à Bagnères de Luchon – en décembre 1891 ?? - , à Plombières en 1893 : là, il se soigne (ennuis intestinaux suite à l’absorption d’éther et syphilis …) et puis s’y repose, loin des tracas parisiens ; à nouveau en 1902, le 2 septembre : « L’immobilisation où me condamne cette ville d’eau développe en moi mille et un projets, voyages, aventures, etc … Je bous dans ma baignoire ! »

 

On le voit aussi à Saint Jean de Luz, sachant que Pierre Loti avait mis à la mode Hendaye ; à Hendaye, à l’hôtel de France le 1er août 1896 et puis à Avignon où il décrit le château des Papes et rappelle son histoire.

 

Toute la Riviera, toute la côte, dite Côte d’Azur [9] , reçoit sa visite de Béziers et Marseille à Menton jusqu’à Gênes.

 

En 1905, on le trouve à Peïra-Cava (Alpes Maritimes), Le Boréon (Mercantour) et Chatel-Guyon (Auvergne - Guy de Maupassant y séjourna en 1886, lieu où il situa son roman Mont Oriol) …

 

« Jean Lorrain déploie à Bagnères le trésor des dessous qu’à son intention préparent les bandagistes et, de Tarbes à Montrejeau, met sur les dents la nubilité des étalons. » (Laurent Tailhade dans le train des hystériques)

 

Allemagne, Suisse :

 

1893 : après Plombières, à la mi-septembre, il visite Bâle, Bienne, Berne, Lucerne, Zurich et la Suisse Allemande, ne regagnant Paris qu’à la fin octobre …

 

« La joie et la frénésie de mouvement de ce dessin colorié d'Hans Holbein , la trivialité et la gaieté rustaude de ces gueux dansant avec leurs commères, voilà certainement un des meilleurs souvenirs de mon voyage dans la Suisse allemande, le franc éclat de rire des longues heures passées dans ce musée de Bâle à admirer en détail ces merveilleux cartons d'Holbein, tout fourmillants de reilres empanachés, de batailles à la lance, de corps à corps entre soldats, de somptueuses(...) »

 

1898 : le 28 août (98 ?) : à Genève de l’Hôtel Suisse : lettre à M Nathanson : Mon cher ami
en route pour les châteaux du Roi de Bavière, les châteaux ! … je ne rentrerai en l’horrible Paris que fin octobre à la dernière extrémité … »

 En septembre, Constance et son lac, les châteaux de Bavière avec son admiration pour Louis II … puis en octobre, direction Venise …

 

Pays-Bas : En 1897, Jean Lorrain s’éclipse à Bruxelles puis à Amsterdam ; il s’inspire de ce voyage pour faire débuter à Amsterdam en 1897 son « Monsieur de Bougrelon ».

 

« Amsterdam, c'est toujours de l'eau et des maisons peintes en blanc et noir, tout en vitres, avec pignon sculpté, et des rideaux de guipure ; du noir, du blanc se dédoublant dans l'eau. Donc c'est toujours de l'eau, de l'eau morte, de l'eau moirée et de l'eau grise, des allées d'eau qui n'en finissent plus, des canaux gardés par des logis pareils à des jeux de dominos énormes : ça pourrait être funèbre et pourtant ça n'est pas triste, mais c'est un peu monotone à la longue, surtout quand il gèle et que l'étain figé des canaux ne mire plus les belles maisons de poupée, perron en l'air et tête en bas. » (Monsieur de Bougrelon)

 

« Ah ! Le beau, l’admirable, le prestigieux conte, et comme M Jean Lorrain a eu raison de réunir en volume ces pages évocatrices de la plus brumeuse des Hollande qui avaient charmé tous les délicats lorsqu’ils les dégustèrent jadis, semaine par semaine, dans le quotidien ou elles paraissaient. Mais ceci vaut mieux qu’une simple note, car c’est bien, je crois, ce que M Lorrain a créé de mieux jusqu’à présent, et c’est ici que nous pourrons surprendre dans tout son éclat son merveilleux talent de coloriste et d’évocateur … » (La Revue Hebdomadaire 14 février 1903)

 

Il aimait beaucoup visiter les musées : Bâle et Bruxelles, Amsterdam, outre Madrid le Prado et Naples … il suivait régulièrement les expositions de peintures à Paris, avec un penchant pour les primitifs flamands, pour l’art Nouveau, autant que pour Gustave Moreau …

 

Les rêves de voyages

 

Le Caire, pour après Tripoli un 4ème voyage ? Dans la continuité ? L’hiver prochain ?

Smyrne ou Athènes, endroit annoncé dans un journal américain où après son mariage avec Liane de Pougy [10] , Jean Lorrain irait y consigner ses souvenirs personnels pour écrire un roman vécu !! (La Dépêche Tunisienne du 30 mai 1900)

L’Inde – il en parle dans « Monsieur de Phocas » … comme s’il y avait été lui-même. Pierre Loti y était allé en 18xX

Quand il ne voyage pas, JL suit les expositions, en quelque sorte des voyages virtuels de l’époque :

Il s’intéresse aux expositions internationales qui ont lieu à Paris, celle universelle de 1889 avec l’inauguration de la Tour Eiffel [11] , l’exposition ethnographique de l’Afrique Occidentale en 1895, puis l’exposition universelle de 1900 … Une exposition coloniale eut lieu à Marseille en 1906 du 15 avril au 18 novembre, JL n’a pas du la voir, il remonte à Paris le xx et y décède le 30 juin de la même année …

 

En 1895, Octave Uzanne (1851-1931) et Jean Lorrain sont en visite à l'Exposition Ethnographique de l'Afrique Occidentale qui eut lieu sur le Champ de Mars et à proximité. « Villages noirs au Champ de Mars, 350 indigènes » indique un catalogue illustré imprimé à l'époque. Certains parlèrent alors de zoo humain. Jean Lorrain rend compte de cette visite dans un Pall-Mall daté du Mercredi 8 juillet [1895].

 

Les écrits en retour et leur publication

 

Les publications résultant de ces voyages

Les notes de voyage ( ?) deviennent des chroniques de journaux, et par la suite des chapitres d’ouvrages … 

Dans un premier temps, des publications régulières se font sous forme d’articles, de chroniques dans les journaux – notre personnage est en premier lieu un journaliste - ; sa carrière débute avec Edmond Magnier dans le journal « L’Evènement » ; puis avec Fernand Nau dans « Le Journal » ; ensuite « Les Echos » avec Marcel Schwob [12] qui dirigea le supplément littéraire de « l'Écho de Paris »  ; il y eut par la suite les « Raitif » puis les « Pall Mall ». Les Chroniques sur l’Espagne et la Côte d’Azur paraissent dans l’Echo de Paris en 1892, les Chroniques Africaines (Chroniques du Maghreb ?) en 1893 et 94.

Un regroupement des textes eut lieu en 1899 à l’occasion de la publication de : « Heures d’Afrique »

Des textes épars parus dans l’« Echo de Paris » sont regroupés dans « Poussières de Paris » en 1896 1er tome et en 1902 2ème tome, édition Ollendorf.

« Princesse d’Italie » en 1898 édition Borel

« Princesse d’Ivoire et d’Ivresse » en 1902, édition Ollendorf

« Heures de Corse » en 1905, édition Sansot Paris

Autrement : les correspondances : « Lettres à Ma Mère » ,

Les écrits de voyages se concentrent donc sur quelques ouvrages mais remplissent aussi bien l’ensemble de  l’œuvre littéraire, tant par la réalité de ses voyages que par l’imagination …

 

La critique de ses contemporains concernant ses œuvres de voyages :

Henri de Régnier : «  C'est qu'il y a en Lorrain, derrière le romancier et le conteur, derrière l'observateur et le satiriste, derrière le chroniqueur impitoyable, un poète et un rêveur que le voyage réveille et qui toujours a tressailli à la vue d'un beau tableau ou d'un beau site … »

Joris-Karl Huysmans : «  … pour vous remercier au moins de l’envoi de vos délicieuses Heures d’Afrique. Je croyais ce pays usé par le tas de gens qui en parlèrent et il m’est apparu, dans votre livre, neuf. Vous avez le sens merveilleux du paysage sous le change du soleil et de l’ombre, etc … » (lettre de Huysmans à Lorrain)

Paul Adam : « Aucun autre écrivain n’a comme lui évoqué Tunis, la Tripolitaine… ces pages … restent sans rivales. », n° 11).

 

Les autres visiteurs de l’Afrique du Nord sont nombreux, extrêmement nombreux [13] :

Claude Farrère, Emile Masqueray, L.Bertrand, Eugène Fromentin (Une année dans le Sahel), André Chevrillon, Guy de Maupassant, Gaston Boissier, André Gide, Myriam Harry, Georges Duhamel, Pierre Loti (Fleurs d’Ennui), Jérôme et Jean Tharaud, Alphonse Daudet, Ch. de Galland, Mou'Allaqat d'Imroulqaïs, Jules Lemaitre, C. Trumelet, Berthe Bonnet-Germès, Gustave Guillaumet, Charles Géniaux, Alexandre Léty-Courbière, Léon Lehuraux, E.-F. Gautier, P. et V. Margueritte, Isabelle Eberhardt, Etienne Dinet, Mme Maraval-Berthoin. –

Il y eut aussi Théophile Gautier avec Voyage en Espagne, puis Voyage pittoresque en Algérie, et enfin Voyage en Egypte; Maxime Du Camp avec Le Nil Egypte et Nubie, Alexandre Dumas dans Le Véloce,

Aussi Paul Mellon (de Palerme à Tunis par Malte, Tripoli et la côte) 1885 ? Pierre Loti avec xx….

Et puis Lucie Delarue-Mardrus photographiée par son mari aux pays arabes

Gerard de Nerval avec voyage en Orient, Pierre Louys

Et bien d’autres encore …

Tous publient, cela est à la mode … de voyager et puis de publier …

 

La bibliographie de Jean Lorrain relative aux voyages :

-        «La Dame Turque» en 1898, édition la Librairie Nilsson-Per Lamm, collection « La Voie Merveilleuse » , en 1903 republié chez Ollendorf, en 1993 chez Hatier. Lors de la parution, on peut lire : « L’œuvre révèle un aspect peu connu de l’œuvre de Lorrain : l'exotisme ; contemporain des chinoiseries de Judith Gautier [14] , de la grécomanie de Juliette Adam, des salons mauresques de Sarah Bernhardt, des turqueries et des japonaiseries  de Loti, il s'agit d'un petit chef-d'oeuvre de la littérature fin de siècle. »

-        « Heures d’Afrique », en 1899 édition Charpentier, 1930 réédition Charpentier, 1994 réédition L’Harmattan - voir ci-après - ; table de l’ouvrage : Frutti di mare, en Alger, un an après, quatre ans après.

-        « Heures de Corse », 1905 collection Scripta , édition Sansot Paris, réédité chez Acquansu en mars

2011 avec la contribution de Véronique Schwab.

-        « Voyages », textes de Jean Lorrain choisis par Georges Normandy, illustrations bois gravés de A. Deslignières, 1921 édition Edouard Joseph, rue Vivienne Paris – 2009 réédition chez Les Promeneurs , Collection Grands Solitaires, préface de Sébastien Paré –

-        Dans « Lettres à Ma Mère » de Jean Lorrain, plusieurs lettres concernent ses voyages, 1926, collection Cahiers Latins, éditions Excelsior, introduction Georges Normandy

-        « Jean Lorrain, Heures d’Afrique et Chroniques du Maghreb (1893-1898) » par Fathi Ghlamallah avec une « Chronologie des voyages de Jean Lorrain en Afrique » et une « Chronologie des chroniques africaines de Jean Lorrain », 1994 , Collection Les Introuvables édition L’Harmattan Paris

-        « Venise » , textes de Jean Lorrain et correspondances choisis ainsi que préface de Eric Walbecq, Editeur La Bibliothèque, rue du docteur Heulin Paris, collection l’Ecrivain Voyageur, déc 1997

-        « Chroniques et récits de voyages par Jean Lorrain » en deux tomes, année ? édition Coda avec des extraits de Poussières de Paris, puis Dans l’Oratoire, Heures d’Afrique et Heures de Corse.

-        « Jean Lorrain produit d’extrême civilisation » par Eric Walbecq et Jean de Palacio avec « L’exotisme perverti de Jean Lorrain » par Liana Nissim, année 2009, édition Presses Universitaires de Rouen et du Havre.

 

Les illustrations

Curieusement, aucune illustration dans l’édition originale de « Heures d’Afrique » de 1899, ni dans sa réédition de 1930 ; aucune illustration dans « Heures de Corse » alors même que les autres ouvrages de JL ont bénéficié pour la plupart de diverses illustrations, de Georges Bottini (1874-1907), de  Jeanne Jacquemin (1863-1938) [15]  …

Autrement, O. Guillonnet  illustre « Narkiss » avec une préface de Jérôme Doucet, André Cahard illustre « La princesse sous verre » , Manuel Orazi « Princesse d’Italie » [16] ,

Des photographies paraissent dans « La Dame Turque », les clichés sont de E. Lagrange,

Les illustrations de « Voyages » de 1921 sont des bois gravés de André Deslignières (1880-1968).

 

Conclusion :

Il faut ainsi conclure ces voyages en France, en Europe et puis sur les côtes de l’Afrique du Nord, également ces voyages chez Jean Lorrain, avec lui comme compagnon de route.

Jean Lorrain, un grand voyageur, non pas vraiment [17] ; souhaitant pour l’essentiel s’évader de Paris qui l’étouffe, son attirance pour les pays et les villes traversés oscille entre lassitude et émerveillement ; il se plaint souvent, surtout dans ses correspondances, de certaines rencontres, de la chaleur, des transports, de la nourriture, de la langue … et pourtant, il ne descend que dans les meilleurs hôtels [18] .

Par contre, dans ses chroniques, il sait pour le lecteur tantôt apprécier le réalité, en détail, et tantôt, je cite : «  magnifier d’incomparable manière les sites qu’il aimait » ; il captive le lecteur par ses descriptions « hautes en couleurs » ; il nous emporte dans ses envolées, parfois ses phantasmes … Jean Lorrain avec sa « merveilleuse diversité », cette « âme à l’aventure », son « admirable intelligence », « l’une des imaginations les plus riches de son temps », « romancier d’une originalité profonde », « indiscutable talent », « « exquis », « inégalable », « avant tout un magnifique artiste », « Jean Lorrain, un tel nom suffit sur la couverture d’un livre pour en assurer le succès », « par son talent, il a su se créer une place dans la littérature contemporaine ».

Des appréciations positives, il en recevra beaucoup mais malheureusement il aura aussi des détracteurs, des moralisateurs sans véritable esprit ou fibre littéraire : sur internet, nous tombons sur un blog [19] , porteur de qualificatifs seulement négatifs le concernant, je cite : extravagant, provocateur, scandaleux, de mauvais goût, électron libre, faisant fi des conventions, souvent haï, débauché insaisissable, plume acérée, infâme, anti-bourgeois et puis antisémite d’après le seul message de lecteur reçu sur le blog …

Poursuivons encore : « Il paraît qu’il existe une école primaire Jean Lorrain à Fécamp. Ces gens sont fous… » et le lecteur de reprendre : « En effet, il existe une Avenue et une école Jean Lorrain dans sa ville natale »  … Mais, nous aussi, nous allons devoir consigner sur ce blog : il faudrait y ajouter qu’il existe également une place à Paris à son nom et puis une très belle avenue à Nice, là où certains, surtout la presse locale, l’avaient considéré comme « apporteur de vices dans la ville » en le nommant « le monstre de la Riviera » [20] … Alors tous fous ? … apparemment … sans doute …

Et puis, nous lisons encore « Les Amis du Vieux Fécamp estiment dans leur revue qu’on n’en a pas fait assez … pour ce respectable écrivain » …

Et donc voilà pour Jean Lorrain, un personnage jugé peu respectable, voilà pour la Ville de Fécamp et ses habitants qui follement lui ont dédié deux voiries, une avenue et un chemin, un monument public, et puis une école [21] , voilà pour les Amis du Vieux Fécamp et voilà pour nous-même qui avons toujours pensé et avons écrit que effectivement Jean Lorrain méritait mieux [22] .

Eh bien oui, nous confirmons,  Jean Lorrain mérite mieux que ce qu’a bien voulu en faire et dire les critiques et les médias depuis son décès jusqu’à aujourd’hui ; il mérite mieux que de tels commentaires sur la toile, de telles appréciations très éloignées de sa littérature – ce pourquoi il est encore présent et connu aujourd’hui - et qui seule devrait nous inspirer, nous motiver …

Alors, refermons cette page-internet et ouvrons celles nombreuses proposées par l’auteur lui-même, concentrons-nous sur celui qui nous attire essentiellement par son œuvre, par ses textes, les plus vrais, les plus sensibles, plutôt que de ne parler que des défauts, des vices d’un homme [23] , et aussi des vices de sa société contemporaine (colonialisme, antisémitisme, affaire Dreyfus, etc …) ; enfin méfions-nous des jugements de valeurs rendus a posteriori, méfions-nous de l’anachronisme qui est de parler du temps passé avec les préoccupations et parfois les tourments de notre société actuelle [24] .

Jean Lorrain eut donc des ennemis [25] – à vrai dire il le cherchait un peu – mais il eut aussi beaucoup d’amis, je les cite, Pierre Loti, François Coppée, Henri de Régnier, Joris-Karl Huysmans, Edmond de Goncourt, Maurice Barrès, Henry Bataille, Henri Bauer, Sarah Bernard [26] , Rachilde [27] , Liane de Pougy, Jean de Mitty, Octave Uzenne et Paul Adam, ses deux témoins lors du duel avec Marcel Proust, etc … – Soyons désormais pour lui aussi ses amis, des amis des Lettres, des amis posthumes à qui il a laissé un important héritage littéraire ; de nombreux ouvrages sont à notre disposition, de tous les genres [28] et pour toutes les sensibilités : des poésies, des romans, des nouvelles, des contes [29] , des chroniques de journaux, des pièces de théâtre (pour Sarah Bernard qu’elle ne jouera pas !), des chansons (pour Yvette Guilbert qu’elle ne chantera pas !), des livrets d’opéra, et même des ballets-pantomimes ainsi qu’une abondante correspondance ; à nous de le lire ou relire, à nous de recueillir ce précieux legs littéraire, du moins pour ceux qui veulent bien l’accepter …

                                                                                           Yves Duboys Fresney

 

 

PJ : Encore quelques passages, pour mieux comprendre les divers aspects de la personnalité de Jean Lorrain :

 

Lorrain va de la dure réalité engendrant un certain pessimisme …

« Cette nature fantasque et maladive, moralement et physiquement, ces à-coups de cœur et d’imagination folle – car je n’ai plus de sens hélas – qui font peut-être mon talent, en suis-je bien responsable et n’y a-t-il que de ma faute à moi ? » (Lettre à sa mère du 10 janvier 1892)

"Il est des jours où l'on aime souffrir et faire souffrir les autres, des heures où la joie plus fine est de se meurtrir soi-même et de se torturer le coeur." (La Dame Turque)

… jusqu’à la moquerie et la provocation pouvant parfois aboutir au scandale [30] …

« Elle avait revêtu pour le dîner un peignoir de percale rose à fleurs vertes, qui la drapait comme dans un vieux rideau et lui donnait un air de chien savant ; des fleurs en papier la coiffaient à la façon d'un gâteau de Savoie, dont sa tignasse avait la nuance. »

… en passant par des évocations poétiques et merveilleuses …

« Il n’est pas au monde émotion un peu délicate qui ne repose sur l’amour du merveilleux : l’âme d’un paysage est tout entière dans la mémoire, plus ou moins peuplée de souvenirs, du voyageur qui le traverse, et il n’y a ni montagnes, ni forêts, ni levers d’aube sur les glaciers, ni crépuscules sur les étangs pour qui ne désire et ne redoute à la fois voir surgir Orianne à la lisière du bois, Thiphaine au milieu des genêts et Mélusine à la fontaine . (…)

« Il faut donc aimer les contes et d’où qu’ils viennent, de Grèce ou de Norvège, de Souabe ou d’Espagne, de Bretagne ou d’Orient. Ce sont les amandiers en fleur des jeunes imaginations ; le vent emporte les pétales, dissémine le rêve, mais quelque chose est resté qui, malgré tout, portera fruit et ce fruit-là parfumera tout l’automne. Qui n’a pas cru enfant ne rêvera pas jeune homme ; il faut songer, au seuil même de la vie, à ourdir de belles tapisseries de songe pour orner notre gîte aux approches de l’hiver ; et les beaux rêves même fanés font les somptueuses tapisseries de décembre. » (Princesse d’ivoire et d’ivresse)

 

 

 

Mercredi, 8 juillet.(1895) - Le long de murailles en pisé, des ombres bleuâtres accroupies ; des grains de corail, d'ambre et des grigris luisent, çà et là, sur des poitrines plates et des coups d'ébène ; dans les faces obscures, trois clartés, l'émail des deux yeux et le rose des gencives, d'un rose humide d'intérieur de figue fraîche : des bruits de tam-tam, des ronflements de tambourin avec, de temps à autre, le rire aigu d'un fifre ; dans la nuit chaude, des relents de musc et de laitage aigre : le village noir du Champ de Mars, le campement des Soudanais et des Malgaches établis avenue La Bourdonnais.
Enroulées dans des cotonnades bleues, les jeunes femmes ont une grâce animale, une familiarité de jeunes singes assez curieuse. Le dessin de la poitrine des vierges est à la fois hardi et chaste. Octave Uzanne, que j'accompagne, sort des dessous des étoffes et, par trois fois, m'élève à hauteur de l'oeil des bras fins et ronds, cerclés de bracelets de bois noir qui sont de véritables objets d'art ; la jeune négresse, qui se laisse faire, découvre des dents de cannibale, blanches et dures, dans un visage d'enfant malicieux ; mais la marmaille qui grouille autour de nous, odieusement quémandeuse et apprivoisée, a vraiment par trop d'audace ! Un tas de petites pattes gluantes et froides se colle dans votre main ; des doigts fureteurs vous pénètrent et vous palpent, et depuis les tout petits, ceux qui, tout nus, le nombril à l'air et la bouche barbouillée de couscous, titubent sur leurs jambes trop grêles, jusqu'aux adolescents drapés dans des gandouras d'azur et d'une câlinerie équivoque avec la manie de se frôler à vous, tous, mâles et femelles, vous entourent, vous poursuivent, vous assaillent et vous harcèlent des mêmes mains tendues, agrippeuses et caressantes, du même sourire prometteur et de la même œillade mi-implorante et mi-obscène : « Deux sous, monsieur, deux sous, toi bien gentil, moi aimera toi ».
Les guerriers, Tiédos, qui jouent infatigablement aux dés, toute la journée et la moitié de la nuit, attablés au café soudanais, abandonnent leurs parties, pour vous demander, du même ton enfantin et lascif, de solder leurs pertes de jeu ; et, dans les ruelles du village, des vieux spectres à mamelles pendantes se lèvent tout à coup du banc, où elles allaitaient des espèces de crapauds noirs, pour vous dire à la façon des sorcières de Fife, saluant Macbeth dans la bruyère : « Deux sous, monsieur, tu seras roi ». Et l'odeur du nègre, un relent de beurre salé et de poivre, monte, plus écœurante  dans la nuit d'orage ; une lune de féerie, un croissant d'acier bleui, brille étrangement au-dessus des palmiers desséchés et des toits de roseaux. Sur la place, plus éclairée, des musiques et des danses ; des nègres pantalonnés de blanc, en bras de chemises et coiffés de larges panamas enrubannés de rose, trépignant, avec des cris de joie, une bamboula hilare. Ce sont des Malgaches d'allure et de gestes très nègres de la Case de l'Oncle Tom.
« Deux sous, Madame, moi aimera toi ». C'est un nègre, un Tiédos, celui-là, et ma foi bien planté, qui poursuit et obsède Mlle Margot de Gevaerts, une blanche apparition de batiste et de moire aventurée dans les cotonnades et les puanteurs du village noir.

Signé : Jean Lorrain

 

 

Maurice Barrès : « Chez ce Jean Lorrain qui va ci-contre nous introduire dans les petites maisons, petites folies et petites tempêtes de la société parisienne, il y a un sorcier amoureux des dangers de la nature. » dans « La Petite Classe »

 

Jean Lorrain se surnommait lui-même l’Enfilanthrope, un mot inventé par lui …

Psychologie élégante, précieux dons d’analyse

Mais aussi écrivain d’alcôve et d’écurie

Le superbe fils des muses

Raffiné, compliqué et pervers

Moqueur mais pas méchant

 

 

 

Notes :



[1]   Il sort chez Rachilde, chez Charles Buet, côtoie les groupes des Hydropathes et des Zutistes, collabore au journal Le Chat Noir …

[2]   L’on a dit qu’« il se plaisait à vagabonder entre les extrêmes ! »

[4]   Pierre Loti avait écrit « L’Inde (sans les anglais) » publié en 1903.

[5]   Un franc de 1900 vaut environ 2,37 euros de 2006 – source Jean Monange dans Histoire-Généalogie.com -

[6]   Fernand Le Grand, directeur et ami.

[7]  Jean Lorrain aurait semble-t-il confondu la Tripoli de Barbarie ou d’Occident avec la Tripoli libanaise, dans ses souvenirs littéraires, de la comtesse de Tripoli, Mélisande, et de son admirateur Jaufré Rudel le poète provençal du 12ème s.on y sent une déception de ne pas avoir trouvé à Tripoli tout l’Orient qu’il espérait. L’auteur confond d’ailleurs, la Tripoli de Barbarie ou d’Occident avec la Tripoli libanaise, avec ses souvenirs littéraires, de la comtesse Mélisande et de son admirateur Jaufré Rudel.on y sent une déception de ne pas avoir trouvé à Tripoli tout l’Orient qu’il espérait. L’auteur confond d’ailleurs, la Tripoli de Barbarie ou d’Occident avec la Tripoli libanaise, avec ses souvenirs littéraires, de la comtesse Mélisande et de son admirateur Jaufré Rudel.on y sent une déception de ne pas avoir trouvé à Tripoli tout l’Orient qu’il espérait. L’auteur confond d’ailleurs, la Tripoli de Barbarie ou d’Occident avec la Tripoli libanaise, avec ses souvenirs littéraires, de la comtesse Mélisande et de son admirateur Jaufré Rudel.

[8]  Voir « La Corse et les Corses » par Charles Susini qui omet certains chapitres comme – quelques bandits - « S’il y a des bandits en Corse, prenez-vous-en aux hommes de lettres, à Jean Lorrain … » lira-t-on plus tard - Pierre Bonardi – Pharisaïsme - Les nouvelles Littéraires du 28 novembre 1931.

[9]  Appellation créée en 1887 par Stephen Liégard.

[10]  Voir une sorte de similitude avec le mariage en 1985 de Coluche et Le Luron. A parler de mariage, on a aussi évoqué un divorce littéraire avec Leconte de L’Isle.

[11]  Il relate dans « la Plage Normande » du 27 juin 1889, « un coin de l’exposition » sur l’Extrême Orient.

[12]  Schwob aida à publier Jules Renard, Jean Lorrain, Alfred Jarry, Courteline …

[13]  Voir “Pages Africaines : l'Afrique du Nord vue par les Littérateurs” par Jeanne Sorrel - Editions des Horizons de France, Paris, 1938 –

[14]  Il s’agit en fait du Japon pour celle qui à partir de Fécamp orienta Jean Lorrain vers l’écriture.

[15]  Avec Jeanne Jacquemin, il y eut collaboration et amitié qui se termineront en 1903 par un procès !

[16]   Voir « Jean Lorrain et ses illustrateurs dans la revue illustrée de 1895 à 1899 » par Evanghélia Stead.

[17]   Contrairement à Loti, dénommé le perpétuel voyageur .

[18]  Il nous fait penser à Stephan Zweig avec « Voyages » , un regroupement de récits publiés de 1902 à 1939.

[19]  Le blog de Fabien Ribery

[20]  Une autre rue à Péronne et puis à Barentin .

[21]  Voir le cas de Louis-Ferdinand Céline et puis de Roger Vercel

[22]  Voir un article dans le journal Paris-Normandie du 12 août 2016

[23]  L’histoire de la littérature ne devrait pas prendre le pas sur la littérature elle-même !

[24]  Vu toujours sur internet un texte sur le tourisme sexuel de l’époque où l’on cite Jean Lorrain et où l’on « détruit » André Gide.

[25]   Par exemple Debussy, Maupassant ou Montesquiou surnommé Grotesquiou ou Hortensiou à cause de son recueil de poèmes « Les Hortensias Bleus ».

[26]  « L’amie la plus chère et la plus sûre que j’aie rencontré, l’être humain le plus près de mon rêve et de mon cœur. JL»

[27]  Rachilde le surnomma « Fanfaron de vices » mais a toujours professé pour lui la plus vive estime littéraire et personnelle. (Georges Normandy dans L’Esprit Français de janvier 1932)

[28] «  Jean Lorrain a connu la gloire dans sa diversité », « sa merveilleuse diversité ».

[30]  Voir les duels avec Maupassant en 1886, Maizeroy en 1887, Verlaine en 1888, Proust en 1897, le procès avec Jacquemin, les conflits avec Bob Walter en 1896, Léon Daudet, Octave Mirbeau …